Coup de projecteur
(11 avril 2010)

Les Sorabes

Le touriste étranger germanophone non averti qui visite pour la première fois la partie sud-est de l'ex-RDA, la Lusace, située tout près de la frontière polonaise, dans la région de Cottbus et Bautzen, peut être surpris à la vue de panneaux manifestement bilingues à l'entrée des villes et villages, voire de noms de magasins écrits dans une langue incompréhensible.

Il vient tout simplement de découvrir la langue sorabe, parlée par une minorité slave du même nom. On les appelle aussi parfois « Wendes » ou « Serbes de Lusace ». Mais d'où viennent donc ces Sorabes ?

L'origine des Sorabes

Leur nom apparaît pour la première fois en 632, mais ils sont arrivés au siècle précédent du sud de la Pologne. Ils se sont installés dans les actuelles Haute et Basse-Lusace, occupant les hauteurs d'une région boisée et humide. Puis, la population croissant, ils ont également mis en valeur les dépressions marécageuses, notamment dans le Spreewald.

Le sorabe, appelé aussi le « wende », est une langue slave. Mais on distingue

Les Sorabes ont d'abord cohabité pacifiquement avec les groupes germaniques voisins. Mais entre le Xème et le XIIème siècle on assiste à la « ruée vers l'Est » (« Drang nach Osten ») des féodaux allemands. Pour les Sorabes, cela signifie christianisation forcée, servage et une oppression qui durera huit siècles.

Huit siècles d'oppression

Jusque dans la première moitié du XXème siècle, les Sorabes seront en butte aux discriminations et à la répression.

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, la langue sorabe est interdite à l'église et à l'école.

Le traité de Versailles, qui conclut la Première Guerre mondiale, ignore les Sorabes en dépit du principe des nationalités prôné par le Président américain Wilson. Et la République de Weimar (1919-1933) adopte une attitude très répressive envers leurs organisations politiques et culturelles.

Leur situation s'aggrave considérablement avec l'arrivée de Hitler au pouvoir. Leurs organisations sont interdites et, à partir de 1936, ils sont persécutés.

La résistance sorabe

La colonisation allemande entraîne dès l'origine une résistance des Sorabes mêlant étroitement lutte contre le joug féodal et défense de lal langue. Et l'on assiste au XIXème siècle à un véritable réveil patriotique porté notamment par des publicistes.

En 1912 est créée une ligue, la Domowina, porteuse des aspirations des Sorabes. Elle est interdite sous le IIIème Reich, comme toutes les organisations sorabes.

Dans l'immédiat après-guerre, de 1946 à 1948, un Conseil national sorabe, basé à Prague, exprime des velléités séparatrices.

Les Sorabes en RDA

Dès le mois de mai 1945, le commandement soviétique de Bautzen autorisa la Domowina à reprendre une activité politique. En 1948, donc avant même la création de la RDA le 7 octobre 1949, le Land de Saxe adoptait une loi sur la protection des populations sorabes qui

Cette loi est reprise en 1950 par le Land du Brandebourg, mais sous forme d'arrêté. Le gouvernement de la RDA apporte un soutien ostensible à la culture sorabe, qui s'appuie sur la Domowina. Elle dispose de cinq députés à la Chambre du peuple. En 1952, le sorabe peut être langue d'enseignement dans certaines écoles, langues faisant l'objet d'un enseignement dans d'autres. En 1968, les Sorabes sont même reconnus comme une nationalité dans le cadre de la citoyenneté de la RDA.

On assiste à la renaissance des coutumes et au développement de la littérature sorabe.

Tout n'est pas rose pour autant. Les Sorabes ont été touchés par la réforme agraire et la collectivisation des terres. Et, surtout, le développement des exploitations de lignite, pour répondre aux besoins en énergie de la RDA, a provoqué la destruction de plus de la moitié des villages sorabes et l'installation de populations de langue allemande.

Les Sorabes après la réunification

La période du « tournant » de 1989-1990 a permis aux Sorabes de poser à nouveau la question de leur place dans la société allemande. Le traité de réunification contient une annexe à l'article 35 traitant de la protection et de la promotion du peuple sorabe.

En application de cet article, le Brandebourg, la Saxe et l'Etat fédéral ont mis sur pied en 1991 une « Fondation pour le peuple sorabe » visant à promouvoir la langue et la culture sorabes. Le Brandebourg et la Saxe ont adopté – respectivement en 1994 et 1999 – des lois garantissant les droits des Sorabes. La « Fondation pour le peuple sorabe » a acquis son autonomie juridique en 1998. Un accord liant l'Etat fédéral et les Länder de Saxe et du Brandebourg assurant son subventionnement (2,5 millions d'euros par an pour le Brandebourg, 5,5 pour la Saxe, 8 pour l'Etat fédéral) a été signé le 28 août 1998.

Lorsque l'accord est arrivé à expiration en 2007, les deux Länder ont manifesté leur volonté de le reconduire, mais l'Etat fédéral, s'appuyant sur des critiques émises par la Cour fédérale des comptes en mars 2007, s'est montré très réticent. Et en 2008, la fondation a reçu 800.000 euros de moins qu'en 2003 du fait de la diminution de la subvention fédérale.

Cette même année, la mauvaise volonté manifeste de l'Allemagne à soutenir le bas-sorabe, très menacé, lui a valu des critiques du Conseil de l'Europe pour non respect des accords européens sur les minorités. Finalement, un deuxième accord a été signé entre la Saxe, le Brandebourg et l'Etat fédéral le 10 juillet 2009, avec effet rétroactif au premier janvier 2009. Il est valable pour cinq ans, donc jusqu'en 2013 et prévoit le versement de subventions annuelles de 5,8538 millions d'euros par la Saxe, 2,775 millions par le Brandebourg et 8,2 millions par l'Etat fédéral.

La mobilisation de la population sorabe pour la défense de sa langue et de sa culture n'est sans doute pas étrangère à ce résultat. L'année scolaire 2001-2002 avait été marquée par le combat des habitants de Crostwitz contre le risque de fermeture d'une école sorabe, qui ne put pourtant être empêchée à la rentrée 2003. Le 27 mars 2007 une grande manifestation avait eu lieu à Dresde pour revendiquer un accord de financement à long terme de la « Fondation pour le peuple sorabe ». L'accession récente d'un Sorabe, Stanislas Tillich, à la responsabilité de ministre-président de Saxe a certainement aussi joué un rôle.


Statues de paysans sorabes à Hoyerswerda
(C) Jacques Omnès

Actuellement, il existe des établissements d'enseignement où le sorabe est la langue d'enseignement, d'autres où l'on peut apprendre le sorabe. A noter l'existence de lycées sorabes à Cottbus (Brandebourg) et Bautzen (Saxe). Il existe même des crèches où les enfants sont organisés en groupes bilingues ou unilingues sorabes. Les professeurs de sorabe sont formés à l'Institut de sorabistique de Leipzig.

Il n'existe qu'un quotidien sorabe, Serbske Nowiny, édité à 2000 exemplaires à Bautzen, et moins de dix hebdomadaires et mensuels. Les chaînes de télévision MDR (Mitteldeutscher Rundfunk) et RBB (Rundfunk Berlin Brandenburg) ont des émissions en sorabe. Il existe aussi des émissions de radio en sorabe.

Cela suffira-t-il à sauver une culture encore vivante, mais tout de même menacée ? Il y avait 250 000 Sorabes en Allemagne vers 1800, 166 000 vers 1880. Il y en a actuellement 60 000 : 20 000 (essentiellement protestants) en Basse-Lusace et 40 000 (essentiellement catholiques) en Haute-Lusace. Ils étaient encore 100 000 au début des années 1960. 20 à 25 000 (certaines sources disent 40 000) parlent encore leur langue, mais, selon une étude de l'Union européenne, on perd 1000 locuteurs par an.

 


Sources et documents complémentaires (liste mise à jour le 2 mai 2010) :


Page mise à jour le 2 mai 2010