Coup de projecteur
(9 mai 2010)

De la réforme agraire aux "Junkers rouges"


Les E 512 en action à Paulsdorf près de Dresde en 1972 (C) Jacques Omnès, 1972

Le dimanche 25 avril 2010, a eu lieu à Kyritz, petite ville de 10 000 habitants, située dans le Brandebourg à 80-90 kilomètres au nord-ouest de Berlin, une cérémonie inattendue. Devant environ 200 personnes, on a dévoilé une plaque de bronze fixée sur un bloc erratique de 2,5 mètres de haut. Elle portait l'inscription suivante : "Den Opfern der Zwangskollektivierung im sogenannten sozialistischen Frühling 1960 in der DDR" ("Aux victimes de la collectivisation forcée pendant le prétendu printemps socialiste de 1960 en RDA"). "Printemps socialiste", c'est ainsi que cinquante ans auparavant jour pour jour Walter Ulbricht, alors dirigeant suprême de la RDA, avait qualifié l'achèvement de la collectivisation de l'agriculture dans un discours prononcé devant la Chambre du peuple.

A l'origine de cette commémoration, le Bauernbund (Fédération paysanne), qui regroupe essentiellement des exploitants familiaux. Son président, Kurt-Henning Klamroth rappela qu'au début de l'année 1960 400.000 paysans indépendants avaient été contraints de rejoindre les LPG ("Landwirtschftliche Produktionsgenossenschaften", coopératives de production agricole). Le ministre-président de Saxe-Anhalt, Wolfgang Böhmer (CDU), présent en personne, condamna la "grande injustice" faite alors aux paysans est-allemands et défendit le droit de propriété comme un "droit de l'homme". Ulrike Poppe, responsable dans le Land de Brandebourg de l'institution chargée de l'étude de la "dictature du SED", décrivit le calvaire des paysans que l'on avait contraints à choisir entre la prison, la fuite ou l'entrée dans une LPG.

La veille, la Rosa-Luxemburg-Stiftung (Fondation Rosa Luxemburg) proche du parti de gauche Die Linke, qui rassemble notamment d'anciens communistes de l'ex-RDA, des syndicalistes et des déçus de la social-démocratie, avait organisé une conférence sur le thème "Coopératives agricoles hier et aujourd'hui", où, sans nier les violences qui ont accompagné la collectiviisation, les participants ont dressé un tableau plus nuancé de cette époque. Y participait notamment Udo Folgart, membre de la SPD (Parti social-démocrate) et président du Bauernverband (une autre organisation paysanne) pour le Brandebourg. Ce que Kurt-Henning Klamroth, du Bauernbund, qualifia de "mépris pour les victimes".

Peu après l'inauguration du monument, le ministre-président du Brandebourg, Matthias Platzeck (SPD), qui gouverne le Land avec le parti de gauche Die Linke, se voyait sommé par l'opposition de droite de condamner clairement la "collectivisation forcée".

Cinquante ans après, l'achèvement de la collectivisation de l'agriculture en RDA déchaîne donc toujours les passions et suscite de violentes polémiques. Ce « coup de projecteur » se propose de donner quelques clés permettant de comprendre pourquoi.

1945 : la réforme agraire

C'est le 2 septembre 1945, dans la zone d'occupation soviétique, qui n'était pas encore la RDA, que Wilhelm Pieck, dirigeant du Parti communiste allemand, annonça, dans un discours tenu à Kyritz précisément, le lancement d'une "réforme agraire démocratique". Il s'agissait d'exproprier les grands propriétaires fonciers féodaux (les "Junker" , les criminels de guerre, les anciens nazis et de redistribuer les terres aux petits paysans, aux ouvriers agricoles, aux réfugiés Allemands chassés des anciens "territoires allemands de l'Est" (de Pologne notamment) et même à des travailleurs de l'industrie.

En fait, les commissions chargées de mettre en oeuvre la réforme réquisitionnèrent les biens de tout exploitant disposant de plus de 100 ha. 12.335 exploitations agricoles représentant trois millions d'hectares furent concernées. 544.079 "nouveaux paysans" ("Neubauern") se retrouvèrent ainsi propriétaires de cinq à dix hectares chacun.

L'expropriation ne fut pas exempte de brutalité : autorisation de n'emporter que ce que deux chevaux pouvaient tirer, destruction de bâtiments, internement de certains anciens propriétaire dans des camps.

Il serait bien entendu naïf de penser que seuls d'anciens exploiteurs ou d'anciens nazis furent ainsi frappés. Mais on peut aussi se demander si la réforme agraire n'était pas devenue, de toute façon, une nécessité dans cette partie orientale de l'Allemagne dominée par d'immenses exploitations agricoles quasi féodales - et pratiquement dépouvue d'emplois industriels - pour offrir aux millions de réfugiés allemands de Pologne et de Tchécoslovaqie une source de revenus.

1952-1960 : la collectivisation

Cependant, très vite les petites exploitations, parfois gérées par des personnes inexpérimentées, montrèrent leurs limites. Il fallait répondre aux besoins alimentaires de la population avec des structures qui couvraient déjà difficilement les besoins de leurs propriétaires.

A partir de 1952 – la RDA était née le 7 octobre 1949 – des "nouveaux paysans"  décidèrent donc d'unir leurs efforts en se regroupant dans des coopératives. Le SED, parti communiste au pouvoir, prit le relai et décida d'accélérer le mouvement de collectivisation.

En théorie, on entrait volontairement dans une coopérative. En réalité les paysans réfractaires furent soumis à des pressions politiques et économiques.

Au début, il y avait trois types de coopératives :

Au cours des années, la plupart des coopératives se transformèrent en coopératives de type III, qui devint le type dominant. Dans tous es cas, les paysans restaient formellement propriétaires de leurs terres.

Chaque LPG était une entité juridique autonome. Ses membres recevaient un salaire au rendement et une participation aux bénéfices (la prime annuelle). Les paysans qui avaient apporté de la terre avaient droit en sus à une participation aux bénéfices proportionnelle à la surface apportée. Chacun pouvait de plus cultiver un lopin personnel pour ses propres besoins.

Pour beaucoup de petits paysans, la LPG avaient des côtés très positifs : diminution de la pénibilité du travail, congés payés, temps de travail réglementé. Sans oublier l'aide de la coopérative pour la construction de logements, les structures collectives de loisirs, les crèches. D'autre part, le gouvernement de la RDA s'efforça de rapprocher les conditions de vie à la campagne de celles des citadins.

Bien entendu, au sein de la coopérative comme dans l'industrie ou les administrations, le SED jouait un rôle déterminant, à la fois pour le contrôle politique des gens et dans la direction de l'entreprise.

Fin 1959, environ la moitié des exploitations agricoles privées avaient rejoint les 10.000 LPG existantes. Mais il restait 4000 exploitations privées, qui travaillaient plus de la moitié des surfaces agricoles.

En 1960, la direction de la RDA décida de renforcer la collectivisation, croyant y voir la solution aux problèmes d'approvisionnement de la population. Cette dernière phase, baptisée "le printemps socialiste" fut particulièrement dure. A partir du mois de janvier, 400.000 paysans durent rejoindre les LPG. Des témoignages attestent de la violence des moyens employés. Dans les six premiers mois de l'année 1960, plus de 5000 personnes travaillant dans l'agriculture quittèrent la RDA. Il y eut des suicides, des arrestations, des incendies criminels. Au total, plus de 15.000 agriculteurs auraient fui la RDA pendant la période de la collectivisation.

1990-2010 : les "Junkers rouges"

A la veille de la réunification (3 octobre 1990), il y avait en RDA 3844 LPG et 464 entreprises agricoles "propriété du peuple" (VEB), donc étatisées. La taille moyenne des exploitations était de plusieurs milliers d'hectares, mais leur équipement et leur productivité était faible. 850.000 personnes, soit 11 % de la population active, était dans l'agriculture, contre 4 % en Allemagne de l'Ouest. Le passage à l'économie de marché ne pouvait donc que conduire à de nouveaux bouleversements dans l'agriculture de l'Allemagne de l'Est. Entre 1989 et 1993, les personnes employées dans l'agriculture et la foresterie passèrent de 923.000 à 179.000. Les femmes - souvent affectées à la traite et au soins aux animaux - furent particulièrement touchées. Mais des cadres dirigeants diplômés durent également quitter leur emploi.

Les terres confisquées lors de la réforme agraire de 1945 aux Junkers et anciens nazis devinrent propriété de l'Etat fédéral. Une filiale de la société fiduciaire ("Treuhand") chargée de la privatisation de l'économie de l'ex-RDA, s'occupa à partir du 1er juillet 1992, de leur location en attendant de pouvoir les vendre. Des descendants des anciens gros propriétaires tentèrent de se faire restituer leurs biens. En vain. L'Union soviétique avait en effet mis comme condition à la réunification que l'on ne revienne pas sur les expropriations de 1945-1949. En 1994, ils obtinrent cependant de pouvoir racheter leurs domaines à des conditions avantageuses. Mais cette possibilité est limitée par le droit de préemption accordé aux actuels locataires des terres.

Peu avant la réunification, une loi du gouvernement Modrow avait transféré aux « nouveaux paysans » issus de la réforme agraire de 1945 la pleine propriété de leurs terres. Cette mesure fut annulée par le Bundestag de l'Allemagne réunifiée le 14 juillet 1992. Entretemps, les LPG avaient été contraintes par la loi de se dissoudre d'ici la fin de l'année 1991.

Un des aspects problématiques de la situation à partir de 1990 fut l'attitude d'un certain nombre d'anciens dirigeants de LPG qui s'arrangèrent pour transformer les anciennes structures en nouvelles coopératives ou en sociétés anonymes et en prendre la tête. Ils n'hésitèrent pas à falsifier les bilans des anciennes LPG pour en sous-estimer la valeur réelle, puis à convaincre les anciens coopérateurs de quitter l'entreprise moyennant une indemnisation très au-dessous de ce à quoi ils auraient pu prétendre normalement. Des cadres des anciennes LPG se retrouvèrent ainsi à la tête d'immenses exploitations ... comme à l'époque des Junkers ! On les a d'ailleurs surnommés les "Junkers rouges" ou les "barons rouges". Ils se retrouvent maintenant dans le Bauernverband, tandis que les petits paysans sont représentés par le Bauernbund, qui a pris l'initiative de la commémoration de Kyritz...

En conclusion, j'évoquerai deux écrivains, qui ont abordé la question de la collectivisation en RDA. Erwin Strittmatter, tout d'abord, qui dans son roman Ole Bienkopp (Une tête pleine d'abeilles) met en scène un véritable idéaliste qui paye de sa personne pour permettre à sa LPG de toujours mieux fonctionner au service de la collectivité en dépit des obstacles de la bureaucratie. Il en meurt d'ailleurs. Christoph Hein, ensuite, qui dans un chapitre de son roman Landnahme (Prise de territoire) décrit sans concession les exactions de véritables commandos tentant de contraindre des récalcitrants à rejoindre une LPG . J'ai le sentiment que, sous quelque aspect que l'on aborde la RDA , son histoire, ses réalités, on se heurte souvent à ce type de contradiction.

Jacques OMNES


Lors de mon quatrième séjour en RDA, en 1972, j'avais été particulièrement impressionné par le ballet des E 512, moissonneuses-batteuses modernes, aux environs de Paulsdorf, non loin de Dresde. Découvrez les photos de cette moisson.

En avril 2001, on trouvait encore dans le paysage des bâtiments caractéristiques des LPG, comme en témoignent mes photos prises sur les pentes de la Fahner Höhe, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest d'Erfurt.


Sources et documents complémentaires :


Page créée le 9 mai 2010