Coup de projecteur
(5 août 2010)

Le Patrimoine mondial de l'Humanité en Allemagne

Lors de sa 34ème session tenue à Brasilia du 25 juillet au 2 août 2010, le Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO a inscrit sur sa liste les pitons, cirques et remparts de l'île de la Réunion. Les Français en sont très fiers. A juste titre. Mais savent-ils qu'au cours de cette même session , l'UNESCO a également distingué le système de gestion hydraulique du Haut-Harz en tant qu'extension des "mines de Rammelsberg et la ville historique de Goslar", déjà reconnues par l'organisme international ?

Le massif montagneux du Harz, situé en plein coeur de l'Allemagne, a été pendant plusieurs siècles le lieu d'une exploitation intensive de l'argent et du plomb. La simple force musculaire des mineurs ne suffisant pas pour ramener le minerai à la surface et surtout pour pomper l'eau qui envahissait les galeries et les puits, on eut recours à partir du XVIème siècle à la force hydraulique pour actionner les treuils. Tout un système d'étangs artificiels, de canaux, de tunnels, de drains souterrains fut mis en place et donna une impulsion considérable à l'extraction des métaux non ferreux du Harz.

Avec l'invention de la machine à vapeur et de l'électricité la force hydraulique a perdu peu à peu de son importance, mais la société Preussag AG a utilisé une partie des anciennes installations pour produire de l'électricité. En 1972, un contrat fut conclu entre la société et la Land de Basse-Saxe qui prévoyait leur transfert au Land, plus exactement à l'administration des forêts, propriétaire des terrains. Les étangs et canalisations servirent alors à l'approvisionnement de la population en eau potable. En 1991, c'est le service des eaux qui fut chargée de l'entretien du système hydraulique, désormais protégé en tant que "Kulturdenkmal" ("monument culturel").

Dresde (août 2005) (C) Jacques OmnèsAvec la récente décision de l'UNESCO, l'Allemagne compte maintenant 34 inscriptions au patrimoine mondial (35 pour la France). A noter que la vallée de l'Elbe à Dresde, inscrite en 2004, a été retirée en 2009 de la liste en raison de la construction d'un pont à quatre voies (la "Waldschlösschenbrücke") au milieu de ce "paysage culturel". En 2004, 81.650 habitants de Dresde avaient signé une pétition demandant l'organisation par la municipalité d'un référendum d'initiative populaire pour la réalisation de ce projet. Et le 27 février 2005, 67,92 % l'avaient approuvé (avec une participation de plus de 50 %). Les travaux sont actuellement en cours. Dernier rebondissement : l'UNESCO vient d'autoriser la construction d'un pont dans la vallée du Haut Rhin moyen, non loin du site de la Lorelei. Cette décision se heurte évidemment à l'incompréhension des défenseurs du pont de Dresde, qui appellent à un "Brückenpicknick"" (pique-nique sur le pont) pour le 7 août prochain...

Wartburg (avril 2001) (C) Jacques OmnèsEt maintenant, c'est la Wartburg qui est sur la sellette en raison d'un projet d'implantation d'éoliennes trop près du refuge de Luther. Fin juillet 2010, le tribunal administratif de Meiningen a en effet estimé que la construction de deux éoliennes à 7,5 km du château n'était pas de nature à porter atteinte à son caractère de monument protégé. Ce qui n'est apparemment pas l'avis de l'UNESCO. Le maire d'Eisenach a donc décidé de contester un jugement qui risquerait de faire perdre son statut au symbole de sa ville. Le Land de Thuringe envisage aussi de faire appel.

Buchenwald : entrée du camp (1967) (C) Jacques OmnèsLes statues de Goethe et Schiller à Weimar devant le Nationaltheater  (juin 2010) (C) Jacques Omnès

Au même moment, des historiens et des personnalités suggèrent de demander l'inscription de l'ancien camp de concentration de Buchenwald au patrimoine de l'Humanité, non pas parce que la barbarie serait un "patrimoine culturel", mais parce que ce lieu est un lieu de mémoire et une invitation à tirer des leçons de l'histoire. Auschwitz fait d'ailleurs partie des sites reconnus par l'UNESCO.

Le camp de Buchenwald est situé sur une hauteur, l'Ettersberg, à proximité de Weimar, la ville de Goethe et Schiller, la ville symbole du classicisme allemand et de l'humanisme, elle-même sélectionnée par l'UNESCO en 1998. J'ai visité Weimar pour la première fois en 1967, lors de mon deuxième voyage en RDA. A cette occasion j'avais bien sûr découvert aussi le camp de Buchenwald. Depuis cette époque, la proximité de ces deux lieux symboliques, l'un de "l'Allemagne des poètes et des penseurs", l'autre de la barbarie nazie m'apparaît comme un raccourci saisissant de la tension qui traverse l'histoire de l'Allemagne. Inscrire Buchenwald au patrimoine mondial de l'Humanité à côté de Weimar me paraîtraît donc très porteur de sens.

Jacques OMNES


Sources et documents complémentaires :


Page créée le 5 août 2010