Coup de projecteur
(25 juin 2011)

Dassow

Je me suis rendu en Allemagne au mois de mai avec pour objectif de voir - ou revoir - la côte de la Baltique, avant de gagner Francfort-sur-l'Oder et Eisenhüttenstadt, à la frontière germano-polonaise, et, pour couronner le tout, Berlin.

Après avoir passé deux jours à Lübeck, nous prenons la direction de Rostock. Mais, plutôt que d'emprunter la nouvelle autoroute, je décide de prendre l'ancienne route, plus au nord, celle qui passe par Wismar et Bad Doberan, avec un arrêt à Dassow, petite ville située au bord du Dassower See.

Contrairement à ce que son nom pourrait faire croire, il ne s'agit pas d'un lac mais d'une baie d'eau saumâtre presque fermée à l'embouchure de la Trave, fleuve qui arrose Lübeck. Quant au nom de la ville, sa terminaison en -ow, fréquente en Mecklembourg-Poméranie antérieure, signe son origine slave.

Au bout de quelques kilomètres, juste après le pont qui enjambe la Stepenitz, nous découvrons la petite ville. Située sur le côté est de la route, elle donne l'impression d'une bourgade tranquille, un peu endormie. Mais il est vrai que nous sommes dimanche.


(C) Jacques Omnès, mai 2011
De l'autre côté de la route s'étend le Dassower See, vaste étendue d'eau grise, solitaire, balayée ce jour-là de temps à autre par un rayon de soleil, qui éclaire soudain les roselières.


(C) Jacques Omnès, mai 2011

Un sentier mène à une sorte de petite pêcherie, située au bord de l'eau, à l'endroit où la Stepenitz se jette dans la baie.

Un terrain encore vague, situé à gauche après le pont, du côté de l'eau donc, en contrebas d'une digue de protection contre les inondations, est en cours d'aménagement. C'est manifestement un parking qui voit le jour, signe que Dassow, comme beaucoup de localités de la région mise sur le tourisme.


(C) Jacques Omnès, mai 2011

Juste en amont du pont, un petit port de plaisance semble lui aussi attendre les touristes. Juste à côté un énorme bâtiment en brique rouge apparemment abandonné. Ancienne usine désaffectée ? J'apprendrai seulement à mon retour, en faisant une recherche sur Internet, qu'il s'agit d'un ancien entrepôt de céréales construit en 1861. Mais sur le moment, j'interprète cela comme le signe d'une désindustrialisation de la ville.

La visite de la ville, ou du moins de la rue principale, montre que certaines maisons ont été rénovées. Et nous découvrons en haut de la rue une "église", en fait un temple protestant. L'appareillage de ce bâtiment massif à clocher carré m'intrigue : certaines parties des murs sont construits en pierre naturelle, d'autres en brique, ce qui donne un curieux mélange.

Avant la réunification, Dassow se trouvait exactement à la frontière entre la RDA et la RFA. Mais rien ne semble rappeler ce passé : ni vestiges, ni monument commémoratif.

De retour en France, j'ai cherché à compléter mes informations sur Dassow. Voici ce que j'ai appris.

Au début du moyen âge, la région était effectivement occupée par une tribu slave, qui fut soumise par les Allemands à partir de 1150. Le nom de Dassow est bien d'origine slave et signifie "buisson épineux". On en trouve d'ailleurs l'illustration depuis 1927 dans les armes de la ville.

A la place de l'actuel entrepôt, au bord de la Stepenitz, se trouvait le château fort de chevaliers pillards, qui faisaient régner l'insécurité dans la région. Ce qui amena les princes de Lübeck et du Mecklembourg à le détruire en 1261.

Plus tard, Lübeck s'empara du Dassower See, ce qui entrava le développement de la ville. Cependant, au XIXe et au début du XXe siècle, l'aménagement du port au bord de la Stepenitz, la construction de la route reliant Lübeck à Wismar et le chemin de fer favorisèrent le développement économique de Dassow.

La ville n'eut pas à subir de destructions pendant la Deuxième Guerre mondiale. Mais dès 1945 les Soviétiques exproprièrent les propriétaires de grandes exploitations agricoles. Des réfugiés venus des anciens territoires de l'est, perdus par l'Allemagne (Silésie, Prusse orientale), furent installés dans la région. Et il y eut ensuite la collectivisation de l'agriculture dans les années 1950 (la RDA a été créée, rappelons-le, le 7 octobre 1949).

En mai 1952, la RDA décida de renforcver sa frontière avec la RFA. Outre des bandes de sécurité de 10 m et 500 m de large,une zone interdite de 5 km de large fut mise en place. Dassower See appartient à Lübeck. Dassow se retrouva donc dans la zone interdite avec toutes les restrictions à la circulation que cela supposait pour la population. Pas question de pénétrer dans cette zone sans le tampon sur la carte d'identité certifiant que vous y habitiez ou sans le laisser-passer provisoire pour les visiteurs, dont l'obtention demandait plusieurs semaines. La réglementation s'appliquait même aux enfants et aux parents, lorsqu'une partie de la famille habitait hors de la zone interdite.

C'est aussi en mai et juin 1952 que le gouvernement de la RDA lança l'opération "Vermine" ("Aktion Ungeziefer"), c'est-à-dire l'expulsion de la zone interdite des personnes considérées comme poltiquement peu sûres. 30 familles de Dassow furent concernées par ces mesures. Des témoins se souviennent de l'atmosphère de délation qui régnait alors, des disparitions de personnes. Bien entendu, il n'était pas question de se baigner dans la Baltique à proximité de la frontière. Il fallait pour cela se rendre à Boltenhagen, à 30 km de là. Les bateaux et matelas pneumatiques, qui pouvaient servir pour des tentatives de fuite étaient évidemment mal vus. Quant aux pêcheurs, ils devaient transporter leurs bateaux jusqu'au port de Wismar.

Après la construction du mur à Berlin, le 13 août 1961, un mur fut également érigé à Dassow. Il se dressait entre la ville et la baie. On ne pouvait désormais voir la mer que du haut du clocher de l'église Saint-Nicolas... [Photo1, photo2] Mme Maria Wertmer se souvient de la deuxième vague d'expulsions à cette époque. Le 1er octobre, 1961, Dassow fut investi par l'armée. Le lendemain, à 6 h du matin, on frappa à sa porte. Elle se trouva face à des officiers et à des membres de groupes de combat d'entreprises. Elle fut priée de préparer ses affaires et de quitter immédiatement la ville. Un véhicule attendait pour transporter ses meubles.

Le 22 janvier 1990, le mur fut démonté [Photo].

Aujourd'hui, Dassow, qui a fusionné en 2004 avec les communes de Pötenitz et Harkensee, compte environ 4000 habitants. Elle table sur le développement du tourisme, rendu possible par la réunification. La ville dispose d'une zone industrielle, où l'on produit des conserves de poisson, du popcorn, des objets métalliques ou en matière synthétique, des bateaux. En 2007, la faillite de l'entreprise ODS, fabricant de DVD, qui occupait 1100 salariés, a porté un coup terrible à l'emploi dans la ville. Le 12 mai dernier s'est ouvert à Schwerin le procès de trois managers de l'entreprise accusés d'escroquerie par une entreprise suisse. Jugement prévu au mois d'août. ODS avait par ailleurs touché 33 millions d'euros de subventions du Land de Mecklembourg-Poméranie antérieure. Ce qui a valu à ses managers d'être mis en accusation en 2008.

 Jacques OMNES


Sources et documents complémentaires :


Page créée le 25 juin 2011