Coup de projecteur
(2 juillet 2011)

Histoire de la Feuille d'Erable

(C) Suzel Dinard, mai 1973

En mai 1973, Suzel Dinard participe à une délégation de la CGT en RDA en tant que représentante de l'UGFF (Union générale des fédérations de fonctionnaires). Au programme du séjour, bien entendu, une visite de Berlin et, notamment de la tour de télévision, d'où l'on a une vue imprenable sur la ville. Suzel prend des photos. Elle ne se doute pas alors qu'elles auront un jour une valeur historique. Sur l'une d'entre elles, prise en direction du sud-sud-ouest, on distingue un bâtiment bas, tout juste achevé, aux formes modernistes, entre des tours d'habitation. Il ressemble à une feuille d'érable, et c'est d'ailleurs ainsi ("Ahornblatt") que les Berlinois baptiseront cette réalisation de l'architecte Ulrich Müther. L'édifice n'existe plus. Il a été détruit au milieu de l'année 2000. L'histoire de sa naissance, de sa vie et de sa mort dépasse la simple anecdote. Elle nous apprend beaucoup de choses sur la RDA et aussi sur certains aspects de la réunification allemande.

 

La Feuille d'Erable à l'époque de la RDA (1973-1990)

On pourrait dire que la construction de la Feuille d'érable résulte de la rencontre d'une politique et d'une biographie.

La politique, c'est celle définie par Walter Ulbricht, dirigeant de la RDA, au Ve Congrès du SED en juillet 1958 : démontrer concrètement la supériorité du système socialiste sur le capitalisme. La biographie c'est celle de l'architecte Ulrich Müther.

Devant les délégués au Ve congrès, Walter Ulbricht déclare notamment :

"Sur le sol allemand, le socialisme et le capitalisme se trouvent face à face. C'est pourquoi, notre mission en Allemagne, dans le pays de Karl Marx et de Friedrich Engels, c'est de démontrer dans la pratique la supériorité de l'ordre social socialiste dans tous les domaines."


L'Ahornblatt, 16 août 1973. Photo Hesse, Rudolf Licence CC-BY-SA
A un moment où la politique impérialiste va aggraver toutes les contradictions en RFA, il convient, selon la direction du SED, d'accélérer le rythme dans tous les domaines (économique, social, culturel) pour convaincre le peuple d'Allemagne de l'ouest de suivre l'exemple de la RDA. Il s'agit essentiellement d'élever le niveau de la production et de la consommation en RDA (on vient d'ailleurs de supprimer les tickets de rationnement). Mais pour Walter Ulbricht, qui se passionne pour l'architecture, il s'agit aussi de faire des villes est-allemandes, et tout particulièrement de la capitale de la RDA, une vitrine.

Ulrich Müther, trouve, du fait de ses compétences, sa place dans la politique de construction de la RDA. Il est né en 1934 à Binz, petite station balnéaire située sur l'île de Rügen. En tant que fils d'un entrepreneur du bâtiment, il n'est pas autorisé à faire des études. La RDA donne la priorité aux enfants d'ouvriers et de paysans pour la poursuite d'études supérieures. Il fait donc un apprentisssage de charpentier. Puis, de 1956 à 1963, il suit des cours par correspondance de l'Université de Dresde. Particulièrement intéressé par la statique, il consacre son diplôme à la réalisation de "paraboloïdes hyperboliques". Il devient le spécialiste des "coques minces", qui permettent de réaliser en particulier des toitures très aériennes. Or, depuis la deuxième moitié des années 1950, la RDA s'est détournée d'une architecture basée sur les "traditions nationales" et s'est ouverte à l'architecture "moderne". De plus, la technique des "coques minces", si elle est gourmande en main-d'oeuvre, a l'avantage de limiter la quantité de béton nécessaire, à un moment où la RDA construit beaucoup et manque de matières premières. Ulrich Müther conçoit de nombreux bâtiments à travers toute la RDA.

C'est à la demande de Paul Verner, dirigeant du SED de Berlin, qu'est décidée la construction sur l'Ile des pêcheurs, du "Komplexzentrum" de 5410 m², qui deviendra la Feuille d'Erable. L'Ile des pêcheurs est le nom de l'extrémité sud de l'Ile de la Spree. Elle se situe dans l'actuel arrondissement "Mitte" ("Centre"). Elle a fait partie à partir de 1237 de la ville de Cölln, qui fusionna en 1307 avec le vieux Berlin. Un quartier chargé d'histoire donc, qui ne fut que partiellement détruit au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Mais à la fin des années 1960, dans le cadre de son programme de reconstruction, la RDA rasa ce qui restait du quartier pour y construire des tours d'habitation et des équipements collectifs, faisant ainsi disparaître le tracé historique des rues dans le coeur ancien de Berlin.

Les travaux de construction de la Feuille d'Erable se situent dans ce cadre. Ils durent de 1971 à 1973. Inauguré pour le Xe Festival mondial de la jeunesse (été 1973), le bâtiment servira de cantine (900 places, jusqu'à 5000 repas par jour) pour le ministère de la construction. Jusqu'en 1976, par exemple, les ouvriers qui travaillent sur le chantier du Palais de la République peuvent y prendre leurs repas. Ils s'y rendent facilement à pied ou prennent une navette. Après le travail, la Feuille d'Erable est aussi un lieu de loisirs (discothèque, organisation de soirées ou de fêtes pour les "brigades" des entreprises, etc.).

Après la réunification (1990) : la Feuille d'Erable vendue mais sauvée ?

Après la réunification, la Feuille d'Erable est louée à une firme américaine qui y installe pendant cinq ans la discothèque Exit. A partir de 1995 le bâtiment est inutilisé, mais il a été classé en 1994.

Mais avec la disparition de la RDA s'ouvre aussi l'ère de la privatisation. Une société fiduciaire, la "Treuhandanstalt" est chargée de chercher des acquéreurs pour les anciennes entreprises "propriétés du peuple" (VEB). Les coopératives et les exploitations agricoles de l'ex-Etat est-allemand subissent le même sort. A Berlin, la direction des finances est chargée par l'Etat fédéral de vendre à des investisseurs des terrains ayant appartenu à l'Etat de la RDA.

C'est ainsi qu'en décembre 1997 la direction des finances de Berlin vend la Feuille d'érable et son terrain à la SARL Objekt-Marketing GmbH (OMG), dont le siège est à Donaueschingen, pour 29 millions de marks (environ 14,5 millions d'euros). Les projets de la société sont ambitieux. Elle envisage de construire entre la Feuille d'Erable et la piscine couverte de l'Ile des pêcheurs deux tours de bureaux de 90 m de haut, qui domineraient d'un tiers de leur hauteur les six immeubles d'habitation existants (2700 habitants). Le gérant de l'OMG, M. Klaus Müller, affirme que la Feuille d'Erable sera "dans tous les cas" conservée, mais que l'achat du terrain n'a d'intérêt sur le plan économique que si la construction des tours est autorisée.

L'OMG pense avoir un locataire pour ce projet de 200 millions de marks. En effet, la Gasag est à la recherche pour son administration centrale de nouveaux locaux. Elle souhaiterait déménager en mars 2000. L'OMG fait miroiter des bureaux qui pourraient accueillir 1100 salariés, et, dans la Feuille d'Erable, une cantine, ainsi qu'un centre de formation et de congrès. Sans oublier un parking couvert de 400 places (dont 200 pour les riverains), qui pourrait être construit sur l'emplacement d'une annexe de la Feuille d'Erable. Un supermarché et de petites boutiques pourraient être installées au rez-de-chaussée.

Le projet a le soutien du sénateur de Berlin à la construction Jürgen Klemann (CDU) et de son homologue du conseil municipal de l'arrondissement Mitte, Karin Baumert, sans appartenance politique mais proche du PDS. Cette dernière voit dans le projet une chance de sauver la Feuille d'Erable, qui est certes classée mais en mauvais état. C'est pourquoi, en mars 1998, pour répondre aux desiderata de l'OMG, elle délivre un préavis de construction pour un immeuble de 17 étages et de 65 m de haut. Certains lui prêtent aussi des arrière-pensées : l'élue aurait ainsi tenté d'entraver le "Planwerk Innenstadt" (une sorte de plan d'urbanisme du centre de Berlin) du sénateur Peter Strieder (SPD) visant à rétablir le tracé historique des rues sur l'Ile des pêcheurs. Deux mois plus tard, le PDS lui reproche d'avoir pris cette décision sans en référer aux élus, obtient son départ et la remplace par Thomas Flierl (PDS).

Les intérêts financiers l'emportent

Mais dès lors que l'OMG ne peut plus construire une tour, il lui faut, pour que l'opération soit rentable, soit augmenter l'emprise au sol des bâtiments, et donc détruire la Feuille d'Erable, soit obtenir une réduction du prix de vente du terrain. Thomas Flierl écrit en ce sens au ministre fédéral des finances Oskar Lafontaine, qui ne donne pas suite. Le sénat de Berlin ne s'engage pas non plus pour la défense de la Feuille d'Erable. Thomas Flierl sait que l'arrondissement s'expose au paiement de fortes pénalités à l'investisseur, si l'autorisation de construction d'une tour donnée par Karin Baumert est annulée. Dès lors, le sort de l'oeuvre d'Ulrich Müther est scellé.

L'arrondissement, l'administration du sénat de Berlin pour le développement urbain et l'OMG se mettent d'accord sur un compromis : le projet initial de tour est abandonné ; la Feuille d'Erable sera déclassée et livrée aux démolisseurs ; elle cèdera la place à huit immeubles de sept à neuf étages le long de la Gertraudenstraße et de la Fischerinselstraße. Ils hébergeront un hôtel 3 à 4 étoiles de 240 chambres, 11.000 m² de bureaux, 100 logements et un nouveau supermarché et seront groupés autour d'une cour intérieure. Un espace vert de 4000 m² prendra la place de l'annexe située derrière l'ancien restaurant, sorte de zone tampon entre les immeubles d'habitation existants et le nouveau bâtiment. Sous la verdure, on installera un parking souterrain de 315 places.

La Feuille d'Erable sera donc démolie. En contrepartie, l'OMG s'engage à ne procéder à sa destruction qu'immédiatement avant les travaux de construction des nouveaux immeubles, qui devront en outre comporter 25 % de nouveaux logements. De plus elle versera environ 700.000 marks (environ 350.000 euros) pour financer les fouilles archéologiques préalables aux travaux. Elle paiera également la réalisation d'une documentation sur la Feuille d'Erable et un feu rouge, qui remplacera à terme un tunnel pour piétons existant. L'OMG déplore la perte de temps qu'on entraînée les discussions, mais elle est satisfaite de cette "solution de compromis". Les travaux devraient commencer à la fin de l'année 2000 et durer 18 mois. Mme Elisabeth Rüther, de l'administration berlinoise pour le développement urbain, approuve également cette solution conforme au "Planwerk Innenstadt", qui permettra de retrouver le plan historique du quartier.

Le 22 décembre, un contrat est donc signé entre Thomas Flierl pour le conseil municipal de l'arrondissement Mitte et l'OMG. L'élu du PDS aurait certes préféré conserver la Feuille d'Erable. Il aurait fallu pour cela ne vendre qu'une partie du terrain à l'OMG. Mais les responsables berlinois des finances avaient pour souci principal de faire rentrer le plus d'argent possible dans les caisses.Thomas Flierl n'accepte donc pas de gaîté de coeur la démolition de la Feuille d'Erable. Il y voit une perte sur le plan architectural, mais il pense que le nouveau projet a aussi des avantages : l'espace vert, le parking souterrain et aussi la protection phonique qui résultera de la construction des nouveaux immeubles en bordure de la Gertraudensraße pour les habitants des immeubles voisins. Thomas Flierl espère aussi que l'attitude de compromis adoptée par l'arrondissement sera payée de retour et que le sénateur à la construction Strieder renoncera à la construction d'appartements de luxe en copropriété dans la partie est de l'Ile des pêcheurs, ce qui permettrait de conserver l'espace de loisirs et les espaces verts existants.

Malgré les protestations, la démolition

Il y a bien des tentatives de résistance, mais elles arrivent trop tard.

La Chambre des architectes de Berlin monte au créneau et organise une discussion publique. Son président, Cornelius Hertling, y dénonce une "situation effrayante", une "stratégie d'élimination et d'anéantissement", mais n'abandonne pas l'espoir de sauver la Feuille d'Erable. Des intervenants expriment leur indignation face à la vision étroitement économique de la direction des finances : la valeur d'un bâtiment ne tient pas seulement à son prix. Une résolution exigeant le maintien de la Feuille d'Erable est adoptée à l'unanimité. Thomas Flierl, désabusé, constate : "Cette discussion aurait dû avoir lieu il y a un an et demi." La chambre récolte plus de 700 signatures de janvier à juin 2000.

Le 21 janvier 2000, Ulrich Müther organise une dernière visite guidée de son oeuvre. Il ne comprend pas que l'on puisse détruire un "exemplaire d'architecture moderne". Il estime que, moyennant quelques rénovations, son bâtiment pourrait encore être utilisé.

Jusqu'au dernier moment, des initiatives essaieront de faire revenir les responsables sur leur décision. Ainsi, Anne Schäfer-Junker, journaliste et philosophe, condamne la décision de démolir la Feuille d'Erable et propose de la conserver pour en faire un Musée de la Paix. A la mi-juin 2000, un groupe de jeunes créateurs suggère d'utiliser la grande salle pour des manifestations culturelles. On pourrait aussi héberger dans le bâtiment un magasin de design et aménager les caves pour les transformer en ateliers, en studios et en galeries.

Au mois de juin, on commence à démonter les fenêtres. Un supermarché proche doit fermer ses portes en raison du danger qui résulterait des travaux. Ce qui n'est pas du goût des personnes âgées qui logent dans les tours voisines et qui devront désormais aller faire leurs courses loin de leur domicile.

Les travaux de démolition commencent le 19 juillet 2000. Ce jour-là, Klaus Müller, gérant de l'OMG a refusé de revenir sur la décision. Tandis qu'il s'exprime à l'hôtel de ville de Mitte (à 1500 m de là) on sort les équipements intérieurs et on abat les premiers murs, en commençant par l'annexe où étaient situées les cuisines.

Le 21 mai 2001 a lieu la pose de la première pierre des nouveaux bâtiments en présence du sénateur au développement urbain Peter Strieder.

En novembre 2002, le Novotel Berlin-Mitte (4 étoiles) du groupe Accor ouvre dans la partie des bâtiments déjà achevée. Il dispose de 238 chambres et cible une clientèle de cadres en voyage d'affaires (équipement de bureau, neuf salles de conférence, restaurant, bar, sauna, solarium, salle de mise en forme). Même si la direction affirme vouloir s'adresser aussi à une clientèle familiale (gratuité pour deux enfants de moins de 16 ans dans la chambre des parents), la page est bien tournée. La Feuille d'Erable qui, du temps de la RDA, recevait les ouvriers du bâtiment a dû céder la place à un hôtel haut de gamme qui héberge les commis-voyageurs du monde entier dans une Allemagne réunifiée et ... capitaliste.

***

L'histoire de la Feuille d'Erable est un condensé d'histoire allemande récente. Elle est un exemple parmi d'autres d'un aspect de la réunification : privatisations, effacement des traces de l'ex-RDA, mépris affiché par certains pour son art et son architecture.

Le 1er juillet 1990, dans une intervention télévisée à l'occasion de l'entrée en vigueur de l'Union monétaire, économique et sociale entre la RFA et ce qui était encore la RDA, le chancelier Kohl promettait aux Allemands de l'est des "paysages florissants". Promesse reprise en 1991, après la réunification. Slogan répété à satiété par la CDU lors des élections législatives de 1998. Pour la Feuille d'Erable, la réunification n'aura pas signifié un nouveau printemps mais le triste automne où les feuilles tombent...

 Jacques OMNES


Sources et documents complémentaires

Vidéo :

Le récit des événements doit beaucoup aux articles en ligne de la Berliner Zeitung (BZ) et du Tagesspiegel (TS) :

Biographie de Ulrich Müther

Autres documents


Page créée le 2 juillet 2011