Coup de projecteur
(16 juillet 2011)

Max Lingner vs Wolfgang Rüppel ou : la déchirure

 

4 avril 2004. Pour la première fois depuis 14 ans, je me retrouve à Berlin autrement que de passage. Après la visite obligée à la Porte de Brandebourg, puis à la Potsdamer Platz, nous descendons à pied la Leipziger Straße en direction de l'est. Immédiatement après la Leipziger Platz, à gauche, un grand terrain vague entouré d'un grillage, bordé au nord, sur la Voßstraße, par les immeubles typiques de l'ex-RDA mais apparemment d'un certain standing. Rien ne semble indiquer alors ce qu'il y avait autrefois à cet endroit et ce que l'on compte faire de cet espace inoccupé.

Au même niveau, mais sur le côté droit de la rue : le Bundesrat. Un peu plus loin, le bâtiment de l'actuel ministère fédéral des Finances s'écarte nettement de la chaussée, dégageant une placette qui s'étend jusqu'au carrefour avec la Wilhelmstraße. Et c'est là que je reçois un coup au coeur. Le bâtiment en retrait, parallèle à la rue, est doté d'une galerie. Et dans la pénombre, à travers les piliers à section rectangulaire, j'aperçois ce que crois d'abord être une grande fresque. Pas besoin d'être un spécialiste de la RDA pour l'identifier comme une oeuvre datant de l'"Etat ouvrier et paysan". Des jeunes pionniers, des manifestants en chemise bleue, des paysans et des ouvriers au travail : l'image parle d'elle-même.

Et je m'écrie : "Mais c'est du Max Lingner !" Je suppose que c'est la silhouette des femmes, le mouvement particulier de leurs jupes, qui m'a fait immédiatement penser à cet artiste de la RDA. Et, effectivement, l'oeuvre, composée en fait en carreaux de céramique, porte en bas à droite la signature abrégée de l'artiste "Ling" et cette précision : "Cette peinture murale a été réalisée en 6 mois par 14 peintres de la manufacture d'Etat de porcelaine de Meißen d'après un projet de Max Lingner. 1952".

 

Mais la céramique de Lingner n'est pa seule. Au milieu de la place, à même le sol, lui répond une immense photo tout en longueur, un peu floue sous une plaque de verre aux reflets bleu-vert. Elle représente apparemment un rang de manifestants.

Et en regardant le bâtiment perpendiculaire à la galerie, qui ferme la petite place à droite, on découvre d'immenses photos accrochées au mur. J'en reconnais certaines : elles ont été prises lors de la révolte ouvrière du 17 juin 1953 à Berlin.

Une plaque commémorative, apposée sur le mur à gauche de la galerie, donne la clé de cette insolite confrontation : 

A cet endroit, devant la "Maison des ministères" de la RDA, le 16 juin 1953, les ouvriers du bâtiment de la Stalinallee dans l'arrondissement de Friedrichshain exigèrent l'abaissement des normes de travail, la démission du gouvernement, la libération de tous les prisonniers politiques ainsi que des élections libres et secrètes.

Ce rassemblement de protestation fut le point de départ du soulèvement populaire du 17 juin 1953

A la mémoire des victimes

17 juin 1993
J'ai le sentiment de me trouver au milieu d'un affrontement silencieux, figé, terrible entre la glorification en couleur du socialisme et de la RDA et l'évocation en noir et blanc d'une révolte ouvrière contre un gouvernement censé être l'instrument du pouvoir du peuple. Le tout dans le cadre d'un complexe architectural à l'évidence hérité de IIIème Reich nazi ! Le lieu est un concentré d'histoire allemande récente, un étonnant et détonant mélange d'éléments inextricablement imbriqués. Il invite à des recherches complémentaires. Pour comprendre.

 L'oeuvre murale de Max Lingner

 L'artiste

Quelques mots sur l'auteur tout d'abord. Né à Leipzig le 17 novembre1888, Max Lingner fait des études à l'Académie des Beaux Arts de Dresde. En 1918, il participe à la révolte des marins de Kiel. En 1928, sur le conseil de Käthe Kollwitz, il quitte l'Allemagne pour Paris, où il espère trouver le contact avec l'avant-garde artistique de l'époque. En 1931, le pacifiste Henri Barbusse le fait entrer dans son hebdomadaire Monde comme dessinateur de presse. En 1934, il adhère au Parti communiste français et à l'Association des artistes et écrivains révolutionnaires. A la mort de Barbusse, en 1935, Monde arrête sa parution. Lingner travaille alors pour les publications de la CGT (La Vie ouvrière), de la Jeunesse communiste (L'Avant-Garde) et du Parti communiste (L'Humanité). Il conçoit aussi des affiches et met son art au service du Front populaire. En 1939, comme beaucoup d'Allemands résidant en France (notamment des réfugiés antinazis), il est interné dans le camp de Gurs. Il réussit à s'enfuir. En 1943, il rejoint la Résistance française. En 1944, il collabore à nouveau à L'Humanité. En mars 1949 il décide de rentrer en Allemagne, où il devient professeur de peinture à l'Université des Beaux arts de Berlin-Weißensee. En 1950, il fonde l'Académie allemande des arts. Il meurt le 14 mars 1959 à Berlin.

La difficile genèse de l'oeuvre

Elle mesure 24 m sur 3. Il s'agit d'une commande officielle du ministère de la construction. Le SED souhaitait faire de la "Maison des ministères" de la RDA, qui avait abrité le ministère de l'aviation de Goering à l'époque du IIIe Reich, le symbole de la victoire sur le nazisme et de l'ouverture d'une ère nouvelle. Ce qui impliquait de remplacer le bas relief en pierre qui, jusqu'à la fin de la guerre, occupait le mur de la galerie représentant une "compagnie porte-drapeaux" de la Wehrmacht réalisée en 1941 par Arnold Waldschmidt (1873-1958) par une oeuvre conforme à la nouvelle politique.

 
Photos de la frise nazie d'Arnold Wadschmidt (1941) (panneau d'information devant le ministère des Finances)

A cet effet les autorités lancent en août 1950 un concours pour la conception d'une oeuvre sur le thème : "L'importance de la paix pour le développement culturel de l'humanité et la nécessité de s'engager dans le combat pour elle" ("Die Bedeutung des Friedens für die kulturelle Entwicklung der Menschheit und die Notwendigkeit des kämpferischen Einsatzes für ihn"). Le 8 (ou le 6 ?) novembre, la commission retient le projet de Max Lingner sous réserve de quelques ajustements.

Malheureusement pour l'artiste, l'élaboration du projet final coïncide avec la phase aiguë du débat sur le "formalisme" en art lancé en 1948 et durci par le plénum du Comité central du SED du 17 mars 1951. Les créateurs sont fermement invités à appliquer la théorie du "réalisme socialiste" : l'art doit représenter la réalité dans son évolution révolutionnaire, contribuer à la transformation et à l'éducation idéologique des travailleurs dans l'esprit du socialisme. Cette conception débouche sur une idéalisation de la réalité au nom de l'édification du socialisme.

Dans ce cadre, Max Lingner est l'objet d'attaques, comme beaucoup d'autres artistes. Dans une lettre à Walter Ulbricht en date du 16 mars 1951, il se livre à une autocritique : 

"J'ai examiné les travaux que j'ai réalisés depuis mon retour en Allemagne et j'ai dû constater que les reproches étaient justifiés. Une paresse de pensée, une capacité d'adaptation insuffisante à un environnement qui m'est devenu étranger du fait d'une absence de 24 années et une certaine tendance à me reposer sur des lauriers passés en sont les causes."

S'il rejette l'accusation de formalisme, il admet que ses personnages ont quelque chose de trop "français", qui ne correspond donc pas à la réalité de la RDA (on lui avait reproché notamment de peindre des femmes trop "françaises" !)

De fait, son projet initial rappelle l'atmosphère d'un 1er Mai à la française dans l'esprit du Front populaire. L'espoir de lendemains meilleurs est incarné par des familles jeunes. Lingner ne délivre pas de messages politiques appuyés inscrits sur des banderoles. Pas d'uniformes, pas de figures symboliques. Le style est également fortement influencé par les modèles français de l'artiste (Léger, Matisse). Il y a bien au centre de l'oeuvre une manifestation, mais sans les accents lourdement politiques de l'oeuvre finale. Pour le SED, le projet est trop occidental, trop individualiste.

Gerhard Strauss, cité par Andrea Schmidt-Niemeyer, résume les reproches politiques faits au premier projet :

"Dans le premier projet, le peintre n'avait pas suffisamment rendu compte de l'importance de l'industrie () pour le développement menant au socialisme. () Il manquait aussi une représentation du principe progressiste du centralisme démocratique. Enfin, le groupe si important de l'alliance [de classe, JO] au milieu du tableau présentait un défaut. En son centre se trouvait l'intellectuel. C'est lui qui faisait se rejoindre l'ouvrier et le paysan travailleur. Or, en fait c'est la classe ouvrière qui est l'initiatrice et la porteuse de cette alliance."

Lingner tient compte de ces remarques dans la deuxième version.

En fait, il devra remanier cinq fois son oeuvre à la demande du chef de l'Etat, Otto Grotewohl, en personne. Ce peintre amateur a le sens du détail. Il fait corriger les attitudes des personnages, veille à ce que les intellectuels portent cravate et chemise au lieu de pullovers, fait ajouter des policiers.

Voici comment Klaus Wettig, cité par Asayo Nakagawa, analyse les modifications apportées au premier projet :

"Au lieu du couple de parents à gauche, c'est un représentant de l'Etat nouveau qui marche en tête de la manifestation [Photo]. On veut que ce soit un député de la Chambre du peuple. Il est visible qu'il ne s'agit pas d'un vieux communiste mais que du fait même de son âge il appartient aux temps nouveaux. On introduit dans le groupe de manifestants la symbolique des drapeaux et des banderoles de la jeune RDA [Photo]. Le cortèges des manifestants est conduit par un groupe de la FDJ qui se détache du fait de la couleur bleue des chemises. Presque caché, derrière, le groupe de la police populaire [Photo]. En comparaison avec ce groupe, le groupe des Jeunes pionniers donne plutôt l'impression d'être là par hasard. Ici aussi la modification par rapport au premier projet est évidente. Le groupe d'enfants, qui, au départ, ne portait pas de signe politique, est maintenant clairement identifié par des foulards. Seul le groupe de musiciens du premier projet est conservé [Photo]. Ce qui est au centre, c'est la symbolique de la coopération des travailleurs et des intellectuels [Photo] et les activités économiques sont élargies : bâtiment, agriculture [Photo], chemins de fer, industrie lourde se voient attribuer des parties du tableau. La représentation du travail est archaïque : par exemple la pose des rails se fait presque exclusivement à la main [Photo]. Les gens ne sont heureux que dans la manifestation publique, car dans la conception des années de cette époque la manifestation politique devait être l'expression suprême de la culture politique, parce que c'est là que l'individu se fond de la manière la plus visible dans l'action commune du collectif."

Conséquence de toutes ces modifications : initialement composée de six parties, l'oeuvre en comporte au final onze. Les personnages ne se promènent pas tranquillement, ils défilent en rangs serrés. Les visages affichent des sourires de commande. On brandit des drapeaux, on porte une banderole à la gloire du socialisme et une autre proclamant "Vive la République démocratique allemande". A droite apparaît une famille. A l'arrière-plan on distingue le stade Walter Ulbricht décoré pour les Jeux de la Paix mondiale. [Photo]

Il faut attendre le 26 mars 1952 pour que soit autorisé officiellement le passage à la réalisation concrète du projet, enfin politiquement correct et conforme aux canons du réalisme socialiste. Réalisation qui est d'ailleurs enlevée à Lingner : l'agrandissement du tableau et le transfert sur des carreaux de céramique, confiés à 14 peintres de la manufacture d'Etat de porcelaine de Meißen, ont lieu en son absence. L'oeuvre est dévoilée le 3 janvier 1953. L'Académie allemande des Arts publie à cette occasion une brochure, "De la commande à l'oeuvre murale" ("Vom Auftrag zum Wandbild"), qui montre comment le projet de l'artiste a été progressivement corrigé par la direction du Parti.

On peut découvrir sur le site de Wikipedia une vue d'ensemble de l'oeuvre, que l'on désigne parfois sous le titre "Construction de la République" ("Aufbau der Republik").

Max Lingner n'est évidemment pas satisfait du résultat final. Selon sa femme, il évitera par la suite de repasser devant une oeuvre qu'il pouvait difficilement totalement considérer comme la sienne.

 Le souvenir du 17 juin 1953

 Rappel des événements

L'objet de cet article n'est pas de relater en détail les dramatiques événements de juin 1953 en RDA. Rappelons simplement qu'un mouvement de protestation des ouvriers du bâtiment contre l'augmentation des normes de travail, ce qui équivalait à baisser le taux des salaires, part des chantiers de la Stalinallee et débouche le 16 juin sur une manifestation devant la Maison des ministères, siège du gouvenement. Aux revendications salariales s'ajoutent rapidement des revendications politiques (élections libres). Les troupes soviétiques répriment le mouvement, qui fait tache d'huile dans plusieurs villes de RDA. Il y a 55 victimes, puis des condamnations à mort et à des peines d'emprisonnement.

Ces événements ont profondément marqué les consciences et la mémoire des Allemands. Le 4 août 1953, la République fédérale d'Allemagne décidait de faire du 17 juin le "Jour de l'unité allemande", puis, à partir de 1963, la "Journée nationale du souvenir du peuple allemand". Après la réunification (3 octobre 1990), c'est précisément le 3 octobre qui devint le jour de la fête nationale, le 17 juin gardant le statut de "Journée nationale du souvenir", qui donne lieu tous les ans à des cérémonies commémoratives.

La bataille de la mémoire

Peu après la construction du Mur de Berlin (13 août 1961) Rainer Hildebrandt crée à Berlin-ouest une une association ("Arbeitsgemeinschaft 13, August" ou "Arge 13. August"). Pour le 10ème anniversaire de la révolte de 1953, il ouvre un musée au Checkpoint Charlie. Après la réunification il s'engage pour que l'ancienne Maison des ministères de la RDA devienne un lieu de commémoration du 17 Juin 1953.

En 1993, les organisations de victimes du régime de la RDA obtiennent qu'y soit apposée une plaque commémorative (cf. supra). En octobre 1994, trois ensembles de photos de 18 m de haut sont temporairement accrochées sur le bâtiment. Elles sont enlevées en 1995 en raison de travaux de réhabilitation.

En 1997, le Sénat de Berlin organise un concours pour la réalisation à cet endroit d'un monument du souvenir et sélectionne le projet de Wolfgang Rüppel, qui est mis en place en 2000.

Sous une plaque de verre enchassée dans le sol, on peut voir la photo d'une rangée de manifestants du 17 juin 1953. Leurs visages expriment, la déception, la colère. Par sa taille (25 m de long), son sujet et son emplacement, le monument est clairement conçu comme une réponse à l'oeuvre de Lingner. "Mon oeuvre est un commentaire sur Lingner", déclare l'artiste. Mais elle fait l'objet de critiques de la part d'associations et de participants à la révolte de 1953, car l'oeuvre n'est pas réellement visible de la Leipziger Straße. De plus, Alexandra Hildebrandt, veuve de Rainer Hildebrant, décédé en 2004 et porte-parole de l'association Arge, a eu récemment des mots très durs pour l'installation qu'elle a comparée à un "étang à poissons" et à une "baignoire".

En 2003, l'Arge estime insuffisantes les initiatives commémoratives pour le 17 Juin. Avec l'accord du ministre fédéral des Finances, elle accroche donc de grandes photos des événements sur les murs du ministère. L'autorisation n'est valable que du 5 au 20 juin. Il s'agit d'une décision exceptionnelle car le bâtiment est classé - prise pour le 50e anniversaire en accord avec la municipalité de l'arrondissement Mitte et l'administration sénatoriale pour le développement urbain. Mais l'Arge refuse d'appliquer l'accord et donc d'enlever les photos. Ce qui explique que j'ai pu les photographier en avril 2004 (voir plus haut). Alexandra Hildebrandt explique : "Nous n'attendons pas des politiques qu'ils se souviennent des héros et des victimes du soulèvement pour les seuls anniversaires 'ronds', mais qu'ils maintiennent le souvenir constamment vivant."

Pour sa part, Thomas Flierl (PDS), sénateur à la Culture, estime qu'avec le monument de Rüppel, le caractère historique du lieu est déjà clairement souligné. Il espère qu'on trouvera une solution de compromis sans devoir passer par une décision de justice. Au mois de juin 2004, les photos sont toujours en place. Mme Hildebrandt ignore toutes les mises en demeure. Le 8 septembre 2004, la 23e chambre du tribunal du Land condamne l'Arge à enlever les photos. Pour la commémoration de 2005, elles ont disparu.

En 2006, pour la première fois, le maire de Berlin, Klaus Wowereit, dépose une gerbe devant le ministère des Finances. Jusque-là la cérémonie commémorative n'avait lieu qu'au cimetière Seestraße à Berlin-Wedding, où sont enterrées huit victimes de la répression décédées à l'époque dans des hôpitaux de Berlin-ouest. Il répond ainsi à la demande de l'"Association 17 Juin 1953", qui regroupe notamment des participants à la révolte, de valoriser la place devant le ministère des Finances (ex-Maison des ministères de la RDA) comme lieu de mémoire.

 

Le 17 juin 2010, j'étais de nouveau à Berlin. Des gerbes avaient été déposées près de la photo commémorative conçue par Wolgang Rüppel. Des panneaux d'informations avaient été installés et relataient en détail les événements de 1953.

Aujourd'hui, l'"Association 17 juin 1953" demande que la place devant le ministère des Finances soit rebaptisée "Place du 17 Juin". Dès 2005, Angela Merkel, alors présidente du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag, avait appuyé sans réserve cette revendication. Le président de l'association, M. Holzapfel, avait alors interrompu sa grève de la faim. Klaus Wowereit, maire de Berlin avait aussi apporté son soutien à cette revendication. Mais aucune décision n'a suivi.

L'association voudrait obtenir satisfaction d'ici le 60ème anniversaire, en 2013.

Conclusion : la déchirure

J'ai tenté d'exhumer deux ou trois couches de mémoire, d'histoire, de ce lieu singulier qu'est l'actuel ministère fédéral des Finances. Mais il y en a bien d'autres. 

En 1935, Hermann Goering fit abattre le bâtiment datant de 1890, où était installé son ministère de l'aviation, pour le remplacer par la construction actuelle (architecte : Ernst Sagebiel).

C'est ici que, trois jours après la "Nuit de Cristal" du 9 novembre 1938, où les SA incendièrent les synagogues, molestèrent les juifs, saccagèrent leurs magasins, le même Goering, fit adopter par une conférence le paiement par les juifs d'un milliard de Reichsmark pour les dégâts qui avaient résulté du pogrom...

C'est ici aussi que travaillait Harro Schulze-Boysen, qui à partir de 1940 informa, avec Arvid Harnack et Adam Kuckhoff, les services de renseignement soviétiques sur les plans d'agression hitlériens contre l'URSS.

C'est ici aussi que, de 1945 à 1948, s'installa l'administration militaire soviétique.

C'est ici aussi que, de 1947 à 1949, siégea la Commission de l'économie allemande.

C'est ici aussi que le 7 octobre 1949 fut fondée la RDA.

C'est ici aussi que fut installée la "Maison des ministères" de ladite RDA.

C'est ici aussi que le 15 juin 1961 Walter Ulbricht lançait : "Personne n'a l'intention de construire un mur", avant de l'ériger deux mois plus tard à proximité immédiate du bâtiment.

C'est ici aussi que, de 1991 à 1995, oeuvra la Treuhandanstalt, organisme chargé de la privatisation de l'économie est-allemande. Le 1er avril 1992 le bâtiment fut nommée "Maison Rohwedder" en hommage à son président assassiné par les terroristes de la RAF ("Rote Armeefraktion").

C'est ici enfin que, depuis 1999, se trouve le ministère fédéral des Finances de l'Allemagne réunifiée.

Ce lieu est un concentré d'histoire allemande disais-je en introduction. Et donc, pour moi, le coeur de Berlin. Mais aussi et surtout le symbole d'une déchirure.

Je l'avoue : je ne suis pas insensible à la céramique du ministère des Finances. Je ne lui trouve pas la raideur que certains lui reprochent. Mieux : cette oeuvre fait encore vibrer en moi l'espoir d'une société meilleure, la nostalgie d'une RDA rêvée, . Et pourtant, j'ai appris en faisant ces recherches comment l'artiste Max Lingner a dû se soumettre à l'objectif propagandiste assigné à l'art par le pouvoir politique. Première contradiction.

Et puis, je me sens aussi solidaire des aspirations des ouvriers révoltés de juin 1953, tout en étant conscient de la récupération de ces événements tragiques, hier comme aujourd'hui, par des forces politiques parfois peu fréquentables. Deuxième contradiction.

Dans l'affrontement immobile mais permanent, comme suspendu par un jeteur de sort, qui se joue sur cette petite place de Berlin, je me sens écartelé. Nous sommes sans doute encore un certain nombre à ressentir cette déchirure. Mais une fois encore je constate qu'on ne peut pas assimiler ouvertement ou implicitement (quand on parle de "deuxième dictature allemande") la RDA au régime nazi. La fresque de Max Lingner, même récupérée, même dévoyée par le pouvoir de l'époque, est aux antipodes du message guerrier que délivrait le bas relief du nazi Waldschmidt sur le mur du criminel Goering.

 Jacques OMNES


Sources et documents complémentaires

Sources principales

Autres sources sur Max Lingner

Autres sources sur la mémoire du 17 Juin 1953


Page créée le 16 juillet 2011