Coup de projecteur
(23 juillet 2011)

L'énigme du pistolet de l'Alexanderplatz


(C) Jacques Omnès, juillet 1990

En juillet 1990, à quelques semaines de la réunification (3 octobre), je me trouvais à Berlin, en l'un des mes lieux préférés : l'Alexanderplatz. L'horloge universelle était encore là et, à quelque distance de cette curiosité, une étrange sculpture : un pistolet à canon noué, symbole pacifiste évident.

Je ne sais plus si je jetai alors un coup d'oeil sur la plaque qui aurait pu me renseigner sur le titre de l'oeuvre et son auteur. En tout cas, je n'en ai gardé aucun souvenir.

En 2004, j'étais de nouveau à Berlin. De nouveau sur l'Alexanderplatz. Et, ô surprise ! l'arme si peu guerrière avait disparu. L'aurait-on déplacée à un autre endroit sur l'Alex ? Manifestement non. Elle restait introuvable.

Depuis, j'ai à plusieurs reprises cherché des informations sur la sculpture, son auteur, son installation sur l'Alexanderplatz et sa disparition. En vain. En vain ... jusqu'à cette semaine.

Je venais d'écrire au webmestre de Berlin-en-ligne, site que je vous recommande, pour lui demander (photos à l'appui) s'il avait des informations sur le mystérieux pistolet. Après avoir envoyé le message, je me lançai dans de nouvelles investigation sur un moteur de recherche bien connu, et, miracle ! j'obtenais cette page ! Puis celle-ci.

Maintenant j'avais le nom de l'artiste : un Suédois, Carl Fredrik Reuterswärd. Ce qui me permettait de trouver rapidement le nom de l'oeuvre ("Non violence") et de découvrir que l'original se trouvait devant le siège de l'ONU à New-York et que plusieurs copies avaient été installées dans plusieurs villes du monde (dont Caen, devant le Mémorial de la Paix !).

De son côté, le webmestre de Berlin-en-ligne avait fait diligence et m'indiquait que l'oeuvre était intitulée "The knotted gun" ("Le pistolet noué"), que l'auteur s'appelait Carl Fredrik Reuterswärd (je venais moi-même de le découvrir), et surtout il reprenait une information en anglais, qui allait relancer mes recherches :

"In Berlin, Germany at the parc of the federal chancellery. It was unveiled in 2005 by chancellor Gerhard Schroeder, who received it from Reuterswärd in recognition of his Iraq policy." ("A Berlin, dans le parc de la Chancellerie. Il/Elle a été dévoilé/e par le chancelier Gerhard Schröder, qui l'a reçu/e de Reuterswärd comme marque de reconnaissance pour sa politique à l'égard de l'Irak.").

La sculpture que j'ai photographiée en juillet 1990 sur l'Alexanderplatz et celle exposée depuis 2005 dans le parc de la Chancellerie sont-elles un seul et même exemplaire ? Je commencerai par l'événement de 2005. Pour ménager le suspense, mais aussi parce que c'est le mieux documenté.

Carl Fredrik Reuterswärd

Né en 1934 à Stockholm, il fait ses études à Paris où il se lie d'amitié avec Sartre. De 1961 à 1969, il est professeur à l'Académie des arts de Stockholm. Il se rend ensuite à New York et vit à Lausanne à partir de 1970. Il est peintre, sculpteur et pacifiste militant. C'est après les coups de feu mortels dont a été victime son ami John Lennon le 8 décembre 1980 qu'il invente le pistolet noué. Une des trois premières versions de l'oeuvre est achetée par le gouvernement suédois et offerte à l'ONU. Elle se trouve devant le siège de l'organisation à New York. Il en existe maintenant onze exemplaires à travers le monde. En 1993 Carl Fredrik Reuterswärd lance le "Projet Non violence" qui s'adresse aux jeunes qui s'engagent contre la violence et pour la paix.

Un pistolet à la Chancellerie (21 août 2005)

C'est en avril 2005 que Reuterswärd aurait proposé au chancelier Schröder, par l'intermédiaire du Sprengel Museum d'Hanovre de lui offrir une de ses sculptures de la série "Non Violence" en hommage à son attitude face à la guerre en Irak (l'Allemagne avait refusé de participer à l'intervention américaine). Il y aurait eu ensuite une rencontre personnelle entre le chancelier allemand et l'artiste suédois. Gerhard Schröder accepta évidemment l'offre et décida d'installer la sculpture en bronze de 140 kg et 95 cm de haut dans le parc de la Chancellerie. Elle serait visible aussi de l'extérieur du parc, à partir de la rive de la Spree.

L'oeuvre est dévoilée par le chancelier en personne le dimanche 21 août 2005 à 18 h en présence de l'artiste et de 200 invités triés sur le volet - essentiellement des personnalités de l'art et de la culture - dans le cadre de la manifestation "Culture à la Chancellerie". "Il est rare, déclare le chancelier, que l'art et la politique se rencontrent à un tel niveau de communauté de vue". Il souligne que l'oeuvre pacifiste sera visible non seulement pour les promeneurs du bord de la Spree mais aussi pour les hôtes officiels étrangers qui la découvriront de la terrasse de la Chancellerie et pourront ainsi être amenés à réfléchir aux divergences entre l'Allemagne et ses alliés sur la question de la guerre d'Irak.

C'est le prix Nobel de littérature Günter Grass qui prononce l'éloge de l'artiste, mais aussi, par la même occasion, du chancelier, alors en campagne électorale. L'auteur est un habitué des campagnes électorales du parti social-démocrate (SPD). Il a notamment participé à celles de Willy Brandt dans les années 1960. Selon lui, le parc est le lieu adéquat pour la sculpture, à proximité de la Chancellerie et du Parlement, "là où l'on décide directement ou indirectement de la guerre et la paix". Et il justifie l'attitude du gouvernement fédéral par l'expérience historique des Allemands :

"Au siècle dernier, deux guerres, dont les conséquences se font sentir jusqu'à aujourd'hui, sont parties d'Allemagne. Les citoyens de mon pays et leurs députés démocrates ont dû en tirer des leçons. Et c'est sans doute pour cela que l'actuel gouvernement fédéral a agi avec responsabilité en disant non à la guerre qui se poursuit encore en Irak. Contre des résistances considérables il s'en est tenu à ce non, quand le gouvernement des USA a essayé de gagner des alliés - on disait des volontaires pour la guerre - pour une démonstration de force, qui bafouait le droit des peuples et qui reposait sur des mensonges. Ce non fondé sur une douloureuse expérience est traduit en acte avec le noeud sur le canon du revolver." [Traduction JO]

L'opposition chrétienne-démocrate accuse le chancelier social-démocrate de se livrer à un coup facile en pleine période électorale. Pour elle, l'inauguration en plein débat sur l'Iran - Gerhard Schröder avait pris position contre des sanctions contre l'Iran motivées par sa politique nucléaire - ne relève pas du hasard. Le député CDU Steffen Kampeter accuse ainsi le chancelier "d'aller à la pêche aux voix avec un symbolisme pacifiste trivial". Pour le libéral Markus Löning (FDP), Schröder ferait mieux de parler avec son "son ami Poutine" de l'aide russe à l'Iran, plutôt que de mettre en place des oeuvres d'art antiguerre.

 Qu'est devenu le pistolet de l'Alexanderplatz ?

Aucun des articles consultés sur Internet à propos de l'installation, en 2005, de la sculpture dans le parc de la Chancellerie ne fait allusion à l'oeuvre exposée en 1990 sur l'Alexanderplatz. Il ne s'agit donc manifestement pas d'un déplacement de l'oeuvre. On voit mal d'ailleurs Carl Fredrik Reuterswärd faire cadeau au chancelier d'une sculpture qui se serait trouvée à Berlin depuis 15 ans au moins. Elle n'était de toute façon plus sur l'Alexanderplatz en 2004. Une note accompagnant la photo de la petite fille assise sur le canon, datant du 25 juin 1990, semble d'ailleurs indiquer que l'oeuvre quitterait la place à la mi-août.

J'émets donc l'hypothèse, à vérifier, que la sculpture que j'ai photographiée en juillet 1990 était destinée à n'y rester que temporairement (quelques mois ? quelques semaines) et qu'elle pourrait être en rapport avec les événements du "tournant" au cours de l''automne-hiver 1989-1990 en RDA. Rappelons-nous les "manifestations du lundi" à Leipzig et l'énorme rassemblement du 4 novembre 1989, sur l'Alexanderplatz précisément. Un des slogans souvent repris dans ces manifestations était "Keine Gewalt !" ("Pas de violence !"). Reste à découvrir qui, dans quelles circonstances a décidé de placer temporairement sur l'Alexanderplatz ce symbole de la non violence et de la paix. Je poursuis mon enquête...

 Jacques OMNES


Sources et documents complémentaires


Page créée le 23 juillet 2011