Coup de projecteur
(24 septembre 2011)

Les élections du 18 septembre 2011 à Berlin

Les élections du 18 septembre à Berlin étaient très attendues. Allaient-elles se traduire par une nouvelle défaite de la CDU d'Angela Merkel dans une élection régionale ? Le FDP (parti libéral), partenaire de la CDU au niveau national, allait-il connaître une nouvelle débâcle électorale ? Les Verts allaient-ils profiter du courant favorable qui les porte depuis Fukushima et qui les a déjà porté à la tête du Land de Bade-Wurtemberg ?

Vous trouverez dans ce "coup de projecteur" des informations sur les résultats de ces élections. Ce sera aussi pour moi l'occasion d'exprimer mon agacement au vu des commentaires un peu rapides de certains médias sur leur signification et sur la situation qui en résulte.

Les statistiques et résultats d'enquêtes utilisés dans cet article proviennent du site de l'ARD (lien en fin d'article)

 Les résultats

 

 

 

Les motivations des électeurs

Selon une enquête, les quatre sujets déterminants pour le vote de l'ensemble des Berlinois étaient :

Les électeurs du SPD (parti-social-démocrate) reprennent cette hiérachie, mais avec un accent mis sur la justice sociale (44 %).

Les électeurs de Die Linke (parti d'extrême gauche) citent prioritairement les mêmes thèmes mais dans un ordre différent (justice sociale, politique de l'emploi, politique économique, politique éducative) et surtout avec une forte insistance sur la justice sociale (65 %).

Les électeurs des Verts donnent, comme on pouvait s'y attendre, la priorité à la politique de l'environnement (54 %), suivie par la politique éducative, la justice sociale et la politique énergétique.

Les électeurs de la CDU (parti chrétien -démocrate) ne mentionnent pas la justice sociale dans leurs quatre premières motivations et placent en tête la politique économique (52 %), juste devant la sécurité intérieure. Suivent la politique éducative et la politique de l'emploi.

Les électeur du parti libéral (FDP) sont préoccupés essentiellement par la politique économique (58 %). La justice sociale n'arrive qu'en quatrième position. Et la politique fiscale est citée en deuxième, ce qui n'a rien d'étonnant, puisque la réduction des impôts est un des principaux chevaux de bataille du parti.

Les électeurs du Parti pirate sont une sorte d'hybrides de la gauche et des Verts : ils mettent en tête la justice sociale (45 %), suivie de la politique éducative et de la politique économique, et citent la politique de l'environnement en quatrième position.

Qui a voté pour qui ?

Le SPD arrive en tête dans toutes les catégories qui ont fait l'objet d'une enquête : les femmes, les hommes, les chômeurs, les ouvriers, les personnes votant pour la première fois, les électeurs issus de l'immigration.

La CDU arrive en deuxième position chez les femmes, les hommes, les ouvriers, les électeurs issus de l'immigration. Elle a un déficit chez les personnes votant pour la première fois et fait un très mauvais score chez les chômeurs.

Les Verts obtiennent leurs meilleurs résultats chez les femmes et les personnes votant pour la première fois.

Die Linke est bien placée chez les chômeurs (en deuxième position après le SPD). A noter que le parti est devancé par la CDU chez les ouvriers et qu'il n'a guère eu la faveur des personnes votant pour la première fois et des électeurs issus de l'immigration.

Si l'on considère l'âge des électeurs, on constate que :

Compte tenu de la faiblesse du score du FDP, il est impossible de livrer une analyse fine de son électorat.

Les transferts de voix

Le SPD a perdu beaucoup d'électeurs au profit essentiellement des Verts (18.000), du Parti pirate (14.000), de la CDU (12.000), et, marginalement, de Die Linke (2000). Pertes non compensées par les voix venues d'anciens électeurs du FDP (7000), d'anciens abstentionnistes (4000) ou de petis partis (5000).

La CDU a surtout gagné d'anciens électeurs du FDP (30.000), du SPD (12.000), de petits partis (5000) et, marginalement, des Verts (1000) et de Die Linke (1000). A noter qu'aucun ancien abstentionniste n'a voté CDU et que 4000 anciens électeurs de la CDU ont voté pour la Parti pirate.

Le plus gros contingent des nouveaux électeurs des Verts sont venus du SPD (18.000), gains pratiquement annulés par les 17.000 voix d'anciens électeurs Verts qui se sont portées cette fois-ci sur le Parti pirate. Les autres transferts au profit des Verts sont venus des anciens abstentionnistes (9000), des petits partis (6000), du FDP (3000) et de Die Linke (2000).

Die Linke a récupéré des voix chez les anciens abstentionnistes (3000), les anciens électeurs des petits partis (2000), du SPD (2000) et même du FDP (1000). Le parti a perdu des électeurs au profit essentiellement du Parti pirate (13.000), des Vert (2000) et de la CDU (1000).

Le FDP n'a enregistré que des transferts négatifs, essentiellement au profit de son partenaire de la coalition de droite, la CDU (30.000), mais aussi du SPD (7000) ou du Parti pirate (6000). Beaucoup de ses anciens électeurs ont choisi l'abstention (14.000).

Le Parti pirate, nouveau venu dans le combat électoral à Berlin, a obtenu prioritairement ses voix chez les anciens abstentionnistes (23.000) ou ceux des petis partis (22.000). Mais les Verts (17.000), le SPD (14.000) et Die Linke (13.000) lui ont payé aussi un lourd tribut. Les voix venues d'anciens électeurs de droite sont nettement moins nombreuses : 6000 en provenance de la FDP, 4000 de la CDU.

Dissymétrie est-ouest

S'il n'y a guère de différence entre les résultats du SPD dans la partie est et la partie ouest de Berlin, la CDU obtient à l'ouest un pourcentage de voix (29,5 %) double de celui de l'est (14,2 %)

Les Verts sont également nettement mieux représentés à l'ouest(20,4 %) qu'à l'est (13,5 %).

Le Parti pirate enregistre un léger avantage à l'est (10,1 %, contre 8,1 à l'ouest).

Mais le cas le plus spectaculaire est celui de Die Linke : 4, 3 % à l'ouest et 22,6 % à l'est, ce qui confirme le caractère identitaire de ce parti (qui descend en partie du SED, parti communist de l'ex-RDA) pour de nombreux Allemanfs de l'est.

Conclusion 

Ces résultats ont fait l'objet de commentaires hâtifs de la part de certains médias français. 

Première affirmation contestable : la gauche conserve Berlin

Passons sur l'assimilation de la "gauche" au seul SPD. Remarquons surtout que si ce parti arrive bien en tête avec 28,3 % des voix, il perd 2,5 points par rapport à 2006. Die Linke, autre parti de gauche, qui participait jusqu'ici à la coalition avec les sociaux-démocrates, obtient 11,7 % des suffrages mais perd 1,7 points. Conséquence : la coalition sortante "rouge-rouge" ne dispose plus que de 66 sièges et n'est donc plus majoritaire.

Le maire social-démocrate sortant Klaus Wowereit est donc à la recherche d'une nouvelle coalition, soit avec les Verts, soit avec la CDU. Dans cette dernière hypothèse, qui est tout à fait du domaine du possible, il serait difficile de prétendre que la gauche conserve Berlin...

Pour le moment, le choix n'est pas fait. A l'issue de conversations exploratoires, jeudi dernier, avec la CDU, Wowereit a estimé qu'il n'y avait pas d'obstacles insurmontables à une grande coalition avec le parti de droite. Selon lui, les divergences avec la CDU sur la politique à l'égard des étrangers relèvent de décisions au niveau fédéral et ne peuvent donc constituer un sujet de rupture.

Si les positions du SPD et des Verts se sont rapprochées sur la question de l'extension de l'autoroute A 100, rien ne garantit que Klaus Wowereit fasse le choix de la coalition "rouge-verte". Avec 76 siège sur 149, cette dernière ne disposerait que d'une voix de plus que la majorité absolue et la réélection du maire sortant dès le premier tour ne pourrait même pas être assurée, d'autant plus que Die Linke n'est pas disposée à jouer les bouche-trous. Enfin, Klaus Wowereit n'oublie sans doute pas que la tête de liste des Verts, Renate Künast, s'était un moment ouvertement fixé comme objectif de dépasser le SPD et de prendre le poste de maire de Berlin. Ambition qui n'a pu se réaliser malgré la poussée réelle du parti écologiste.

Deuxième affirmation contestable : Angela Merkel essuie une nouvelle défaite

D'une part, la CDU obtient 23,4 % des voix, soit 2,1 points de plus qu'en 2006. D'autre part, si Klaus Wowereit opte pour une "grande coalition" avec le parti de droite, les amis d'Angela Merkel accéderont à nouveau au pouvoir à Berlin. Comme défaite, on a vu pire... Il reste vrai néanmoins que le score du parti libéral (FDP) - 1,8 %, soit une perte de 5,1 points -, partenaire de la CDU dans le gouvernement fédéral, affaiblit la coalition de droite au niveau national et ne peut qu'attiser les tensions déjà fortes en son sein (divergences sur la question de la fiscalité et sur l'attitude à l'égard de la Grèce notamment).

Un mot enfin sur le Parti pirate (Piratenpartei), créé en 2006, dont le score (8,9 %) est effectivement impressionnant. Très sourcilleux sur l'indépendance du citoyen par rapport à l'Etat, sur la liberté de l'information, notamment sur Internet, sur la démocratie et l'éducation, partisan du respect de l'environnement, il a attiré de nombreux jeunes et des déçus de la politique traditionnelle, qu'ils aient voté jusque-là pour un parti de gauche ou les Verts, ou qu'ils aient choisi les petits partis ou l'abstention. Ses 15 candidats ont tous été élus. Ce qui a fait courir un petit frisson chez certains alternatifs. Mais on peut se demander quel rôle réel pourra jouer cette organisation, dont le programme reste très sommaire, dont l'électorat est tout de même assez hétéroclite, dont les membres sont inexpérimentés en politique (la plupart des candidats ne pensaient évidemment pas être élus) et dont la fibre alternative n'a pas été jusqu'à assurer la parité sur leur liste (une seule femme).

 Jacques OMNES


Sources et documents complémentaires


Page créée le 24 septembre 2011