Editorial

J'avais initialement prévu de consacrer cet éditorial exclusivement à l'actualité littéraire allemande, avec deux événements : la sortie récente du dernier livre de Christa Wolf, "Stadt der Engel", et l'attribution à Reinhard Jirgl du prestigieux prix Büchner. Mais comment ne pas évoquer d'abord le drame qui vient de frapper l'Allemagne à la Loveparade organisée cette année à Duisbourg ? 19 morts au moment où j'écris et plus de 300 blessés, dont certains grièvement. Conséquence d'un mouvement de panique. Cet événement appelle de notre part de la compassion et de la solidarité avec nos amis allemands. Il rappelle aussi que les clichés sur un peuple sont - par définition - trompeurs. Comment des Allemands, que les Français ont parfois tendance à considérer comme des spécialistes - voire des maniaques - de l'organisation, ont-ils pu commettre l'erreur - la faute ? - tragique consistant à ne prévoir qu'un seul accès - un tunnel ! - à une manifestation rassemblant des centaines de milliers de personnes ? L'enquête apportera, espérons-le, des réponses.

Mais pour l'instant, donc, retour à la littérature. Reinhard Jirgl et Christa Wolf sont tous deux des écrivains ayant vécu dans l'ex-RDA. Mais si Reinhard Jirgl a dû, à l'époque, garder ses oeuvres dans un tiroir, Christa Wolf a fait figure d'écrivain "officiel". Faut-il pour autant les opposer ? Certains ne veulent retenir de la biographie de Christa Wolf que son lointain et bref contact avec la Stasi, oubliant ainsi qu'elle fut elle-même la cible de la police politique de la RDA et qu'elle a essayé de faire bouger les choses de l'intérieur, jusqu'au moment, où elle a perdu tout espoir dans le régime.

Je suis en train de lire "Stadt der Engel" ("Ville des anges" - il s'agit de Los Angeles) et je me sens tout à fait concerné par sa critique du socialisme tel qu'il a réellement existé - mais était-ce vraiment le socialisme ? Je comprends sa désillusion, lorsqu'elle constate qu'après le rapport Krouchtchev de 1956, il n'y a pas eu de véritable déstalinisation et que le programme qu'elle s'était fixé, comme tant de jeunes militants communistes sincères à l'époque, lui apparaît après coup comme "naïf". Elle s'était engagée pour un "avenir (...), où l'homme ne devrait pas être un loup pour l'homme". Et voici qu'elle se demande maintenant si la révolution ne serait pas "peut-être la possibilité la plus efficace de s'illusionner sur le fait qu'une utopie ne peut se réaliser". De manière plus radicale encore, elle affirme que "la quête du paradis a partout conduit à l'instauration de l'enfer".

On pourrait donc s'attendre à ce que Christa Wolf brûle ce qu'elle a adoré et considère maintenant le capitalisme comme le "meilleur des mondes possibles". Pas du tout ! Elle se montre très lucide face à un système social qui produit de la misère et des inégalités (voir les SDF de Los Angeles), où les véritables "temples" sont les grands magasins, où l'on a réussi à convaincre les gens qu'ils vivaient précisément dans le "meilleur des mondes possibles" et où il ne fait pas bon émettre des opinions trop critiques, si l'on tient à faire carrière à l'Université.

C'est donc le sentiment d'absence d'alternative qui hante Christa Wolf, mais aussi la conviction que la planète est menacée et la peur d'un monde brutal qui pourrait conduire à la "fin de notre civilisation".

Cette réflexion sincère et déchirante sur le monde d'aujourd'hui, nourrie des souvenirs et des expériences passées, force le respect. Même si, contrairement sans doute à Christa Wolf, je crois encore qu'on peut se battre pour une utopie que l'on n'a, en réalité, pas encore cherché vraiment à réaliser.

Les informations de ces derniers jours sur l'utilisation en RDA, dans les années 1980, de patients comme véritables cobayes pour des firmes pharmaceutiques occidentales, si elles sont vérifiées, comme on peut malheureusement le craindre, démontrent que certains dirigeants est-allemands avaient rompu avec l'idéal communiste. Les besoins en devises de la RDA (dont la monnaie n'était pas reconnue à l'étranger) ne pouvait justifier un tel crime. Mais ces faits témoignent aussi des ravages que peut produire la société capitaliste basée sur la recherche du profit au mépris de tout sentiment humain. L'idéal qui a été à la base de la création de la RDA n'a en fait pas été réalisé. Il a été trahi. Il garde donc toute sa valeur comme objectif à atteindre dans un "communisme raisonnable", pour reprendre les termes de deux des personnages du roman de Christa Wolf.

Vous trouverez dans la rubrique Quoi de neuf ? des liens en rapport avec cet éditorial mais aussi la suite des souvenirs de Jean-Claude François, la suite de mon compte-rendu de voyage dans l'Est de l'Allemagne au mois de juin dernier et bien d'autres choses encore, notamment une documentation sur le programme d'échange individuel franco-allemand Voltaire qui s'adresse à des jeunes de classe de seconde (en France) et de 9ème et 10ème Klasse (en Allemagne). Pendant une année, il permet à des jeunes lycéens d'aller vivre chez un correspondant et sa famille et d'être scolarisé dans le pays voisin pendant six mois, puis d'accueillir en retour leur correspondant les six mois suivants dansleur famille et leur école. Ce programme est gratuit et s'accompagne d'une bourse. Il repose sur la motivation individuelle et le principe de réciprocité.

Si vous visitez ce site pour la première fois, je vous conseille de consulter la page "Présentation", qui vous en exposera l'objectif et la philosophie.

Bonne visite et à bientôt !

Jacques Omnès
(25 juillet 2010)


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