Editorial

"Christa Wolf ist tot". C'était jeudi dernier, en milieu d'après-midi. "Christa Wolf ist tot". La terrible nouvelle m'a sauté au visage, alors que je sillonnais la toile à la recherche des dernières informations sur l'Allemagne. "Christa Wolf ist tot". Oui, Christa Wolf était morte... J'étais bouleversé.

Je me suis retrouvé propulsé en une fraction de seconde dans la deuxième moitié des années 1960. J'avais une vingtaine d'années. Je considérais la RDA - pour moi alors incarnation tout à la fois de la culture allemande, de la langue allemande et du socialisme - comme ma seconde patrie. Et deux phares émergeaient pour moi du paysage littéraire de "l'autre Allemagne" : Hermann Kant et Christa Wolf. Deux écrivains dont le prestige avait franchi les frontières de la petite Allemagne socialiste pour rayonner jusque dans notre monde capitaliste.

Hermann Kant et Christa Wolf. Je ne pouvais prévoir à l'époque que leurs noms deviendraient les symboles de deux options opposées au sein de la RDA. L'un allait devenir président de l'Union des écrivains et le défenseur d'une certaine orthodoxie face aux écrivains contestataires ou dissidents. L'autre allait, dans la douleur, se détacher du "socialisme réellement existant" sans renoncer à ses idéaux de jeunesse.

A la fin des années 1960, Hermann Kant était pour moi - pas seulement pour moi - l'auteur de "L'Amphithéâtre" ("Die Aula"). Un roman épique sur l'aventure des "Facultés ouvrières et paysannes", où la jeune RDA, avec un volontarisme louable, formait des jeunes de condition modeste pour en faire les cadres de la nouvelle société. J'étais fils d'ouvrier. Ce roman me parlait. Il me parle encore...

Et Christa Wolf, c'était l'auteure de "Der geteilte Himmel" ("Le Ciel partagé", dans la traduction de 1964 aux Editeurs Français Réunis ; "Le Ciel divisé", dans la nouvelle traduction parue cette année chez Stock). Une histoire à la fois triste et enthousiasmante. Triste, car l'amour de l'ingénieur chimiste Manfred et de la jeune institutrice Rita, tous deux citoyens de la RDA, est broyé par les terribles tensions de la grande Histoire : Manfred rejoint Berlin-Ouest ; Rita reste dans son pays pour construire le socialisme. Enthousiasmante, car elle pose à travers le personnage de Rita l'existence de quelque chose qui transcende la douleur des hommes : un idéal.

Je n'ai appris que plus tard que le roman avait été critiqué, parfois sévèrement, au sein du parti au pouvoir, le SED. Il est vrai que l'oeuvre de Christa Wolf rompait avec une vision manichéenne de la réalité. Manfred n'est pas présenté comme un salaud, comme un traître ignoble. Somme toute, ce roman illustrait, pour le jeune amoureux de la RDA que j'étais, la possibilité d'écrire librement dans un pays que la propagande occidentale présentait comme une dictature. Et, bien entendu, j'ignorais alors l'existence de la Stasi.

J'ignorais aussi que dès la fin des années 1960 Christa Wolf était déjà très critique à l'égard des réalités de la RDA, notamment dans le domaine de la culture. Je n'avais pas eu connaissance de son intervention au XIe Plenum du Comité central du SED de décembre 1965, où elle avait pris la défense d'écrivains attaqués par la direction du parti. Après avoir brièvement collaboré avec la Stasi, à la fin des années 1950, elle fut elle-même mise sous surveillance. Mais jamais elle n'envisagea de quitter la RDA. Elle ne pouvait envisager le passage à l'ouest comme une "alternative". Elle considéra même finalement qu'il lui fallait apprendre à vivre "sans alternative".

Sur la fin de sa vie, Christa Wolf avait une vision pessimiste mais pas totalement désespérée de notre monde. Elle craignait les dégâts pour la planète et pour l'humanité de la recherche du profit et de la croissance à tout prix. Elle était particulièrement sensible aux dangers du nucléaire. Après Tchernobyl, elle avait écrit "Der Störfall" ("L'incident"). Et surtout, elle a été très impressionnée par Fukushima, qui l'a renforcée dans sa conviction que la technique n'est pas maîtrisable. Elle était devenue très sceptique sur la possibilité pour la littérature d'influer sur le cours de l'existence humaine, sans exclure toutefois que de petits cercles puissent encore être sensibles à la parole de l'écrivain. Elle considérait toujours l'Utopie, dont la littérature est porteuse, comme une "nécessité vitale".

Pour ma part, je veux surtout retenir de l'oeuvre et de la vie de Christa Wolf cette recherche de l'Utopie comme antidote à la perte des illusions. Dans son dernier roman, "Stadt der Engel" (qui devrait paraître en français en septembre 2012), la narrratrice demande à l'un des personnages ce que l'on dira plus tard de ceux qui ont tenté de construire la RDA. Il répond :

"Sie haben zuletzt ohne Illusionen, aber nicht ohne Erinnerung an ihre Träume gelebt. An den Wind Utopias in den Segeln ihrer Jugend."

"A la fin, ils ont vécu sans illusions mais avec le souvenir de leurs rêves. Le souvenir du vent d'Utopie dans les voiles de leur jeunesse." [Traduction JO]

Merci, Christa Wolf. Vous m'avez aidé, malgré mes désillusions et mes colères, à garder en moi la RDA rêvée, la RDA utopique - et une partie de la RDA réelle - qui donne encore sens à ma quête d'un monde plus juste et plus humain

Jacques Omnès
(3 décembre 2011)

Compte tenu de l'actualité, l'essentiel de la mise à jour de cette semaine est consacrée à Christa Wolf. Mais c'est également l'occasion de vous proposer la nouvelle page de Jean Pierre Landais, qui inaugure une collaboration à ce site, que je souhaite longue et fructueuse. Qu'il en soit chaleureusement remercié.


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