Editorial

Frauenkirche 1967
Dresde : Frauenkirche en ruines (1967) - (C) Jacques Omnès

Construite entre 1726 et 1743, la Frauenkirche (église Notre-Dame)
s'est écroulée le lendemain de l'attaque aérienne des Anglais et des Américains sur Dresde (13 février 1945). La RDA conserva le monument à l'état de ruine comme invitation à lutter pour la paix.  Sa reconstruction a été achevée en 2005.
1964, 1967, 1972, 1991, 2005, 2010... Autant d'années, autant de visites de Dresde. Depuis près d'un demi-siècle la "Florence de l'Elbe" exerce sur moi un véritable tropisme. Cette addiction remonte à l'époque où j'apprenais l'allemand au lycée. J'étais fasciné par l'histoire de cette ville pratiquement rayée de la carte en une nuit. Je vibrais de colère au récit du lion Alois, qui, au début du roman pacifiste pour enfants d'Erich Kästner, "La Conférence des animaux", évoquait le sort du cousin de sa femme, Hasdrubal, dont la crinière avait brûlé au cours de cette nuit tragique du 13 février 1945 dans l'incendie du cirque où il se produisait. Depuis, la "terreur du désert" devait porter une perruque. Mais surtout, comme Alois, j'étais horrifié en pensant à ces "pauvres enfants" morts dans "la ville en flammes".
Mais autant que la ville martyre, la ville ressuscitée m'impressionnait. Je rêvais devant les photos de ce palais baroque, dont le nom me semblait aussi étrange que son architecture : le "Zwinger", reconstruit par la RDA dès la fin de la guerre. Et lorsqu'en 1964 - je n'avais pas encore 17 ans - je foulai pour la première fois le sol de la cité saxonne, qui sortait à peine de ses ruines, ce fut le coup de foudre et le début d'un amour qui dure toujours.
Zwinger
Dresde : le Zwinger (2005) - (C) Jacques Omnès
Une seule fois Dresde me fâcha. C'était pendant l'été 1991. Il faisait très chaud. Trop chaud. Et pour la première fois j'abordai la ville par ses ensembles délabrés d'immeubles en préfabriqué (les "Plattenbauten"). Etait-ce ainsi qu'avaient vécu les hommes dans un Etat qui avait prétendu représenter le peuple, la classe ouvrière ? La chaleur, la fatigue du voyage, la tristesse devant l'effondrement définitif d'un rêve avaient provoqué ce coup de sang. Mais très vite je me réconciliai, malgré tout, avec cette ville.

Et cette année, comme l'an dernier, j'ai suivi avec émotion,
en direct sur Internet, les cérémonies commémoratives de la destruction de Dresde. Comme l'an dernier, deux mémoires se sont affrontées dans les rues de la ville. Une mémoire manipulatrice : celle des néonazis, pour qui la commémoration du 13 février 1945 n'est qu'un prétexte pour instrumentaliser le souvenir des victimes des bombardement alliés (22.000 à 27.000 morts). Une mémoire antifasciste, qui souligne que sans Hitler et sa politique criminelle il n'y aurait pas eu de destruction de Dresde et qu'il faut tirer les leçons du passé : combattre les émules des nazis, qui rêvent de rétablir un système criminel, dictatorial, xénophobe et raciste.

Bien entendu, ma condamnation catégorique du nazisme, mon engagement résolu contre ses résurgences plus ou moins déguisées, plus ou moins aseptisées, ne m'empêchent pas de voir la réalité historique. Disons-le clairement : la décision de Winston Churchill de bombarder les grandes villes allemandes - dont Dresde - avec des moyens (tapis de bombes, bombes incendiaires) destinés sciemment à faire le maximum de victimes civiles pour casser le moral de la population, dans l'espoir de la faire se retourner contre le dictateur, relève au minimum du crime de guerre.

Mais cela ne peut justifier la récupération du martyre de Dresde par les admirateurs de Hitler.
C'est donc avec une grande satisfaction que j'ai vu des milliers de personnes déambuler dans la ville sur un circuit reliant des lieux symboliques de la barbarie nazie. C'est avec émotion que j'ai vu 13.000 à 15.000 contre-manifestants antinazis se tenir par la main en une longue chaîne humaine d'hommes et de femmes de tous âges et de convictions politiques très variées, réunis à la fois pour rendre hommage aux victimes et pour dire non aux néonazis. De même que mon coeur et ma raison étaient du côté de ceux qui en fin de journée, au nombre d'environ 5000, ont bloqué les rues par lesquelles devait passer l'indécent défilé aux flambeaux de l'extrême droite. Contrairement à ce qui s'était passé l'an dernier, la police n'a pas tenté cette fois de disperser ceux qui, dans une ambiance bon enfant mais déterminée, ont barré pacifiquement la route aux néonazis. Ces derniers - 1500 à 2000 - ont dû se contenter, tout penauds, d'un petit tour sur un parcours en boucle, considérablement écourté, à partir de la gare principale.

Ce 13 février Dresde est donc restée pratiquement "nazifrei" ("sans nazis"), conformément à l'objectif des contre-manifestants. Cette Allemagne-là, je l'aime.


Jacques Omnès
(18 février 2012)

Compléments

Nantes

Un débat citoyen de l’Association l’Huma-Café®


LES ECRIVAINS ALLEMANDS de l’EST

20 ans après la chute du Mur de Berlin

l’approche sans tabou d’une production littéraire

inscrite dans l’Histoire


avec Régine MATHIEU

Professeure agrégée en classes préparatoires


VENDREDI 2 MARS
18 h au Salon de Musique


Pour plus de détails, cliquez ici

Pour accéder aux mises à jour de cette semaine, rendez-vous, comme d'habitude à la rubrique Quoi de neuf ?

Vous pouvez également suivre à travers
mes tweets l'actualité allemande presque au jour le jour.

Si vous visitez ce site pour la première fois, je vous conseille de consulter la page "Présentation", qui vous en exposera l'objectif et la philosophie.

Bonne visite et à bientôt !


Anciens éditoriaux
11.02.2012 - 28.01.2012 - 21.01.2012 - 14.01.2012 - 07.01.2012 - 31.12.2011 - 17.12.2011 - 10.12.2011 - 03.12.2011 - 26.11.2011 - 19.11.2011 - 12.11.2011 - 05.11.2011 - 29.10.2011 - 22.10.2011 - 15.10.2011 - 08.10.2011 - 01.10.2011 - 24.09.2011 - 17.09.2011 - 10.09.2011 - 03.09.2011 - 27.08.2011 - 20.08.2011 - 13.08.2011 - 06.08.2011 - 30.07.2011 - 23.07.2011 - 16.07.2011 - 09.07.2011 - 02.07.2011 - 25.06.2011 - 18.06.2011 - 05.08.2010 - 25.07.2010 - 11.07.2010 - 04.07.2010 - 27.06.2010 - 06.06.2010 - 31.05.2010 - 19.05.2010 - 09.05.2010 - 02.05.2010 - 25.04.2010 - 18.04.2010 - 11.04.2010 - 04.04.2010 - 28.03.2010 - 21.03.2010 - 14.03.2010 - 07.03.2010 - 28.02.2010 -