Editorial

"Wir sind das Volk !" ("Le peuple, c'est nous !"). Voilà ce que j'ai entendu crier par des manifestants au cours des trois derniers jours. Et puis aussi : "Keine Gewalt !" ("Pas de violence !"). Ces slogans, je ne les ai pas entendus en regardant une vidéo vieille de plus de vingt ans, tournée au moment de la "Wende", du "tournant" politique en RDA à l'automne 1989. Non, je les ai entendus en direct, en suivant sur Internet les manifestations qui ont émaillé les trois derniers jours de la semaine à Francfort, avec le temps fort d'hier, samedi 19 mai, où plus de 25.000 personnes ont participé pacifiquement à la protestation internationale contre la politique d'austérité imposée à plusieurs pays européens (Portugal, Espagne, Italie, Grèce...) par l'Union européenne sous la houlette de l'Allemagne de Madame Merkel.

J'ai vu aussi l'énorme déploiement de 5000 policiers, venus de plusieurs Länder, dans les rues de la capitale de la Hesse, qui héberge aussi la Banque centrale européenne (BCE) particulièrement visée par les manifestants. Les manifestations, prévues du 17 au 19 mai, avaient été interdites par la municipalité de Francfort. Finalement, celle d'hier a été autorisée. Mais jeudi et vendredi j'ai vu en direct des manifestants encerclés par la police, transportés par les forces de l'ordre, qui ont procédé à plusieurs centaines d'interpellations. Des "Sammelstellen", des centres de rassemblement des gardés à vue, avaient dû être mis en place dans des localités en dehors de Francfort. Des cars ont été interceptés et bloqués pour empêcher les protestataires de faire entendre leurs voix.

J'ai vu aussi la police rappeler à ceux qui utilisaient des mégaphones qu'ils commettaient un acte illégal passible de sanctions. J'ai vu et entendu le chanteur-compositeur Konstantin Wecker protester contre l'interdiction qui lui était faite de tenir un concert improvisé près de la Paulskirche (haut-lieu de l'histoire de la démocratie en Allemagne) et déclarer avec une ironie amère : "On ne m'avait jamais interdit de chanter de toute ma vie, même pas en RDA."

J'ai vu des manifestants ulcérés brandir le texte de la "Loi fondamentale" (la Constitution allemande) et exiger le respect de leurs droits fondamentaux bafoués (droit de manifester, liberté d'expression). Exigence d'autant plus justifiée que les manifestations de néonazis, elles, ne sont pas interdites. J'ai vu passer un tweet invitant Madame Merkel à "dissoudre" le peuple allemand. Allusion transparente au poème de Brecht invitant ironiquement les dirigeants de la RDA à "élire un autre peuple" après la révolte ouvrière du 17 juin 1953. Et j'en ai lu un autre qui comparait la situation à celle de la RDA à la fin de 1989.

Terrible paradoxe : voilà que des Allemands, dans l'Allemagne réunifiée, manifestent contre un système injuste en retrouvant les slogans de ceux qui ont fait tomber le régime de l'Allemagne de l'Est, il y a plus de vint ans ! Sans doute est-ce tout simplement le symptôme que notre système "démocratique" n'est peut-être pas aussi démocratique que cela, que les aspirations et l'intérêt des peuples - y compris en Europe - ne sont pas pris en compte par ceux qui nous gouvernent.

Très attachés, pour des raisons historiques évidentes, aux libertés, de nombreux citoyens allemands se posent des questions sur un système qui fonctionne de plus en plus dans l'intérêt d'une minorité privilégiée.
Voilà qui doit aussi nous inciter à rejeter les analyses simplistes qui voudraient opposer le caractère "dictatorial" de l'ex-RDA au caractère "démocratique" de nos pays capitalistes.

Vous trouverez dans la mise à jour de cette semaine plusieurs liens d'actualité sur les événements de Francfort.

Je vous souhaite une bonne lecture et vous dis à bientôt...

Jacques Omnès
(20 mai 2012)


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