Editorial



Stefan Lochner : Madone au buisson de roses
"Albrecht Dürer, la genèse d'un génie", le titre de cet article du Monde du 2 janvier m'a ramené quelque 50 ans en arrière, à l'époque où j'apprenais l'allemand au lycée de Saint-Pierre (un quartier de Brest). Je me souviens en effet parfaitement de l'émerveillement qu'avait été pour moi la découverte de ce grand peintre de la Renaissance allemande grâce à M. Chabert, un professeur d'allemand hors pair, que j'ai eu la chance d'avoir de la 4ème (l'allemand était ma deuxième langue) jusqu'à la classe terminale. Le célèbre autoportrait de Dürer me fascinait, de même que ses gravures : "Le Chevalier, la Mort et le Diable", "La Mélancolie" et, bien sûr, "Les Cavaliers de l'Apocalypse".

C'est encore M. Chabert qui m'a fait découvrir la magnifique "Madone au buisson de roses" de Stefan Lochner, et aussi Lucas Cranach, et puis le sculpteur Ernst Barlach.
Inutile de vous décrire mon émotion lorsque, vers le milieu des années 1960, j'ai pu voir "en vrai", à Cologne, lors d'un voyage scolaire avec M. Chabert, la belle Madone au musée Wallraf-Richartz et "L'Ange oscillant" ("Schwebender Engel") de Barlach, suspendu, comme planant, dans l'Antoniterkirche.

Je pense que c'est toujours grâce à M. Chabert que Caspar David Friedrich a très tôt fait partie de mes références en matière d'art.

Depuis cette époque, beaucoup de villes et de régions d'Allemagne sont associées dans mon esprit à des peintres ou des sculpteurs - des peintres surtout. Lors de mon premier séjour à Greifswald, en 1964, j'avais évidemment en tête la silhouette si caractéristique de la petite cité peinte par Caspar David Friedrich. Et lorsque, la même année sans doute, le vertige m'a pris devant l'à-pic des falaises de craie du Königstuhl, sur l'île de Rügen, elles se confondaient avec le tableau insolite qu'en avait tiré le peintre au début du 19e siècle.

Mon goût pour la peinture devait être connu de mes amis de RDA en 1969, puisqu'ils me rapportèrent d'une excursion à Dresde, à laquelle je n'avais pu participer, un très beau livre de Michael W. Alpatow ("Die Dresdner Galerie. Alte Meister") consacré à la "galerie des maîtres anciens" du Zwinger. Avec une dédicace, bien entendu. Il y a quelques années, je suis retourné dans le musée du Zwinger, cette fois pour contempler les vues de Dresde peintes par un célèbre Vénitien du 18e siècle : Canaletto.

Et chaque fois que je retrouve mon cher Weimar, je ne manque pas d'aller admirer la maison de Lucas Cranach et le retable de la Herderkirche, où les deux Cranach (l'Ancien et le Jeune) ont représenté Luther. Weimar, ville de Goethe par excellence, d'où j'ai bien sûr rapporté une grande reproduction du tableau de Tischbein : "Goethe in der Campagna", qui orne désormais le couloir de notre appartement.

J'allais l'oublier : c'est M. Chabert, encore lui, qui m'avait fait rêver, lorsqu'il nous avait parlé de la colonie d'artistes de Worpswede (le Barbizon allemand), créée à la fin du 19e siècle. Presque trois décennies plus tard, en 1997, je découvrais enfin la petite bourgade et surtout ses paysages de tourbières et de marais magiques. Et la réalité n'a pas tué le rêve...

M. Chabert avait su nous intéresser aussi à une peinture plus difficile : l'expressionnisme allemand. Je m'intéresse toujours aujourd'hui à ce courant. Le "Brücke Museum" à Berlin, le "Folkwang Museum" à Essen, le "Städel Museum" à Francfort m'ont donné l'occasion d'admirer dans des expositions permanentes ou temporaires cet art impressionnant. Et je n'ai pas manqué de visiter en 1992 ou 1993 la remarquable exposition "Figures du moderne. L'expressionnisme en Allemagne. 1905-1914" au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris.

J'aime aussi quand la littérature me parle d'art et surtout du conflit entre art et dictature. "Deutschstunde"
("La leçon d'allemand") de Siegfried Lenz, qui nous parle de l'interdiction de peindre signifiée à Emile Nolde par le régime nazi, ou "Sansibar oder der letzte Grund" ("Zanzibar") d'Alfred Andersch, où des résistants essaient de sauver des griffes des nazis une statue, qui rappelle une oeuvre de Barlach, m'émeuvent toujours autant. La thématique de "l'art dégénéré" (qualification par les nazis de tout courant artistique qui ne glorifiait pas la supériorié des "aryens") fait bien entendu partie de mes préoccupations, de même que la thématique de la "Beutekunst" (les oeuvres d'art volées par ces mêmes nazis, mais aussi par les Alliés, pendant la guerre).

Depuis quelques années, l'Allemagne et l'art se sont insérés pour moi dans une nouvelle problématique.
La mise au rebut, parfois la destruction, depuis la réunification, d'oeuvres, notamment d'oeuvres murales datant de l'époque de la RDA, m'attristent. Chaque fois que je me rends dans les "nouveaux Länder" ou à Berlin-Est, je pars à la recherche des oeuvres qui ont survécu au carnage. Qu'il s'agisse d'oeuvres connues comme la céramique qui orne l'ancienne "Haus des Lehrers" ("Maison du professeur") à Berlin ou celle qui pare l'intérieur de l'hôtel de ville de Eisenhüttenstadt ou celle du Kulturpalast de Dresde, ou de réalisations plus modestes sur des murs d'écoles, voire des immeubles d'habitation. Mais l'oeuvre qui m'émeut le plus, en raison de son histoire, et surtout du lieu chargé d'histoire où elle se trouve, est la grande céramique de Max Lingner, "Aufbau der Republik" ("Edification de la République"), à laquelle j'ai consacré sur ce site un coup de projecteur.

Je ne suis pas du tout spécialiste d'arts plastiques. Mes connaissances dans ce domaine sont très lacunaires. Mais au fil des ans ils ont modelé mon esprit et ma sensibilité, tissé une sorte de trame qui sous-tend ma perception de l'Allemagne, de son histoire, de ses paysages. J'aimerais vous faire partager cette expérience. Aussi la mise à jour de cette semaine va-t-elle commencer à apporter quelques éléments d'information sur l'art allemand, qui viendront compléter, élargir ceux que fournit déjà ce site sur l'aspect plus spécifique de l'art en RDA.

Pour les
découvrir, rendez-vous à la page Quoi de neuf ?

Bonne lecture et à bientôt !

Jacques Omnès

(6 janvier 2014)
"Mes Allemagnes" signale :
  • LACQUEMENT G., BORNK.-M. et von HIRSCHHAUSEN B. (sous la dir.) (2012), Réinventer les campagnes en Allemagne, Patrimoine, paysage et développement rural, ENS-Editions, Lyon, 279 p.

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