Plongée dans la mémoire, ma mémoire, de la RDA

 

I - Mon premier séjour en RDA (octobre 1958 - septembre 1959)

 

Préambule : Je n'ai pas retrouvé les lettres écrites de Leipzig a Asnières, pour mes parents, durant mon séjour en RDA d'octobre 1958 à septembre 1959. Je ne sais si ma mère les avait conservées, mais l'oncle et la tante, lorsqu'elle mourut en mai 1993, ont jeté sans me prévenir tout Ie foutoir de correspondances qui se trouvait dans les tiroirs de la salle à manger de Corbigny, en pensant m'être utile. Des lettres conservées pendant trente-cinq ans ? C'est pas impossible, mais c'est perdu, c'était du document, du vrai, écrit à chaud, mes impressions naïves, mon point de vue d'alors.

Comment je me suis retrouvé à Leipzig? II y avait à Paris une association "Echanges franco-allemands", présidée par un doyen Châtelet, de la Sorbonne, patronnée par Georges Castellan, germaniste et historien, qui avait écrit un "Que sais-je ? " sur la RDA. Le régime est-allemand voulait sa reconnaissance diplomatique par la France et par l'ONU, et s'était lancé dans une politique d'accueil d'étudiants étrangers (pays "frères" bien sur, pays du Tiers-monde, et ... France). La ville d'accès était Leipzig , ville de Saxe, avec sa grande université, seconde ville de la RDA, 600.000 habitants, suffisamment éloignée de Berlin-Est (180 kilomètres au sud-ouest) pour mieux contrôler la situation. II s'y trouvait beaucoup d'Africains, et des Algériens en pleine guerre d'indépendance, venus par je ne sais quel canal. lIs étaient francophones, pro-FLN bien sûr, mais nous n'étions pas suspects, a priori, de partager les opinions "Algérie française".

Comment parvenir en RDA ? II fallait un passeport (comme pour la RFA, du reste), et un visa d'entrée, délivré par la Volkspolizei, donc Ie Ministère de l'intérieur de la RDA. Ce visa était tamponné sur mon passeport, ce qui inquiétait toujours, plus tard, les officiers du Grenzschutz de la RFA. On prenait Ie train Paris-Berlin à Paris-Est, arrêt à Francfort, franchissait la frontière inter-zones (Ie "rideau de fer") à Bebra/Eisenach, en Hesse puis en Thuringe. Un contrôle ouest, un contrôle est. La couleur des casquettes était gris-vert chez ceux de l'est.

Je ne sais plus comment l'affaire avait été arrangée du côté français. D' Eisenach vers Berlin, Ie dénommé Interzonenzug passait par Berlin-Zoo avant de s'arrêter à Berlin-Friedrichstrasse, avec franchissement, sans le remarquer, de la limite inter-secteurs rédigée en trois langues. Notre réceptionnaire s'appelait M. Eberlein, sans doute membre du Kulturbund, proche du parti SED sans en être adhérent. (J'ai raconté cet accueil dans mon livre sur Corbigny - dernier chapitre, "La dissolution de la troupe").

Premier contact visuel avec Leipzig. Une ville moche, parce que le style est 1900. Nous nous moquons : c'est kolossal-schön Pas d'entretien depuis quand ? Traces de la guerre : des impacts d'éclats d'obus sur les murs gris de fumée. Les tramways sont brinquebalants. Très peu de voitures. Des petits camions lâchent des gaz bleus qui sentent le diesel. Installation dans Ie foyer international (Studentenheim).

Une chambre à trois lits, trois armoires, trois tables, trois chaises. Assez vaste, au demeurant. Deux autres occupants avec moi : un Coréen du nord, Pak-zung-Uh, qui sourit toujours sans être hilare ; un Allemand de RDA, Lothar Kalb, blond, yeux bleus. C'est mon "Betreuer". Je ne connais pas Ie mot, je n'ai pas de dictionnaire. Recherches ultérieures : responsable, animateur, moniteur, guide, conseiller. Le verbe "betreuen" (transitif) : prendre soin de, s'occuper de, s'applique a : personnes âgées, enfants, animaux.

Lothar est étudiant en germanistique, pour être plus tard prof de lycée, Deutschlehrer. II ne parait pas spécialement politisé. Notre présence ne semble pas faire l'objet d'une surveillance particulière, si nous sommes là, c'est que nous avons une opinion positive sur la RDA. Un préjugé favorable. La question n'est jamais mise sur Ie tapis. Lothar est sans doute membre de la FDJ (les "chemises bleues"), mais c'est la condition pour faire des études supérieures. Jamais un mot sur ses parents (quelle origine "de classe" ?), sur la politique de son gouvernement, celIe de la France, encore moins sur l'ouest, comment on y vit. En fait, il s'en fout, il vit dans Ie présent, c'est pas un intello.

Lothar est content d'avoir un sexe présentable. Un soir, avant le coucher, il me Ie présente, je fais de même. II me nomme les différentes parties, les divers aspects, ce qu'on peut faire avec. Ensuite, donne un nom aux organes de la femme. En peu de temps, un vocabulaire de base, que je n'ai pas appris à la Sorbonne, et introuvable dans Ie Barnier-Delage - recueil de vocabulaire français-allemand par champs sémantiques - dont la connaissance exhaustive est une condition sine qua non pour la réussite a tous les étages de la condition de germaniste. Nous voilà complices, je dois cela a ma nationalité française, qui est un gage de virilité et d'intérêt pour la chose. II reluque volontiers les étudiantes de notre contingent, et de la plus "attractive", il me dit : "eine schöne Figur". Ignorant comme je suis, je pense a son visage. Alors que ce mot "faux-ami" désigne la silhouette, bien différente de celIe des femmes saxonnes entre-deux-âges, que je baptise "des oies" dans Ie secret de ma tête.

Nous voilà bien éloignés des problèmes de la construction du socialisme, qui sont pourtant à la base de tout, en principe. Le concierge du foyer, le Hausmeister Möbius, le "camarade Möbius", porte à son revers un insigne, deux mains qui se serrent entourées de la mention, en petits caractères, Sozialistische Einheitspartei Deutschlands. C'est l'insigne du Parti, ce qui en France n'existe pas, et qu'il serait malvenu de porter dans la rue ou dans le métro... Ici, ces deux mains n'ont rien de menaçant, comme pourraient l'être une faucille et un marteau. Je ne connais rien des codes: l'avoir ou pas, le montrer ou pas, ce "Parteibonbon".

Comme Lothar est beau gosse, il fait des conquêtes. Il est pourtant fiancé, chez lui, en Thuringe, où il passe souvent ses week-ends. Mais c'est quand il sera marié que ses voeux s'appliqueront, en principe. En attendant, il me raconte ses bonnes fortunes, athlétiques parfois: dans une entrée d'immeuble sombre, debout, contre le mur.

Mon Dieu, ce qu'on est peu savant quand on a vingt ans. J'aurais pu profiter de mon long séjour pour enquêter, tenir un journal de bord. Mais le navigateur qui le fait connaît au moins les éléments, la manoeuvre, l'avant et l'à-venir. Je n'en saurai plus sur la RDA que lorsque j'aurai lu une montagne de livres, d'articles, de pièces de théâtre. Cela peut sembler surprenant, mais le futur "spécialiste du théâtre de la RDA" ne mit jamais les pieds au Schauspielhaus de Leipzig, où l'on m'aurait reçu avec bonheur et curiosité, admis à des répétitions, invité à des "Premieren". A ma décharge: même en France, il me faudra dix ans de plus pour fréquenter les comédiens, les metteurs en scène, à Rennes, à Aubervilliers.

Pour l'instant, je navigue à vue, dans une langue allemande mal assurée. Je suis "immatriculé" à la "faculté philosophique" de l'université Karl-Marx. Nous prenons des notes aux cours équivalant à ceux de la licence en France, nous sommes paumés dans le "séminaire" que dirige le fabuleux Hans Mayer, dont je traduirai un livre sur Brecht, bien plus tard. Le centre de mes préoccupations : cesser d'ânonner l'allemand "Iittéraire" et démêler les fils de la pièce de Schiller, Don Carlos, Infant von Spanien, à quoi je dois de m'être étalé lamentablement, au certif' de littérature, à la Sorbonne, cuvée 1958.

Alors, tant pis pour la pénétration dans les arcanes de la politique "réellement existante" de la RDA en marche vers le socialisme. Le grand oeuvre de la RDA dans ces deux années, c'est le "Plan de Sept-Ans", qui doit lui permettre de dépasser la RFA. Comme il y a peu de Français sur place, j'obtiens un contrat de traduction de ce pavé pour une version française des éditions du Parti, le Dietz-Verlag. C'est tant la page, dactylographiée. J'achète une machine, je me fais du blé, je dispose même d'un CCP.

Jean-Claude FRANCOIS

(Suite : II - Comment j'ai appris la construction du Mur)