Plongée dans la mémoire, ma mémoire, de la RDA

 

II - Comment j'ai appris la construction du mur

 

Comment j'ai appris la nouvelle de la construction du Mur ? C'était pendant l'été de 1961, au moins d'août, à Bergerac. J'y séjournais avec Jeannick, le grand amour de ma jeunesse. Nous logions chez ses grands-parents, dans un pavillon affecté aux militaires du Service des poudres (son grand-père, pas de sang, mais de mariage, y était affecté en fin de carrière, issu de la gendarmerie). Ses parents étaient les invités de premier rang, nous de second rang, bien que nous ne fussions pas encore mariés, mais considérés comme tels. Je me débattais pour ne pas être nommé comme prof en Algérie, à Mascara, et nous pensions que notre mariage "officiel", prévu pour la fin du mois, me ferait rester "en métropole". Ce ne fut pas le cas.

C'étaient les premiers pas de la télé. La nouvelle éclate, par un soir très chaud. On nous demande, aux petits germanistes que nous sommes, notre avis. Je suis d'abord étonné de la force de ce coup de massue, qui installe le "rideau de fer" au coeur de Berlin. Je n'ai pas vu le coup venir, mais les Allemands non plus. Rien n'avait filtré, même les agents de l'ouest furent pris en défaut. Après coup, on peut toujours se dire que ça devait arriver. La RDA se vidait par le libre passage à Berlin-ouest, cette île occidentale en pleine mer "socialiste", une enclave à cent kilomètres du "vrai" rideau de fer, un vaste aéroport qui avait résisté pendant un an au blocus de 1948/49, ravitaillé, même en charbon, par les atterrissages permanents à Tempelhof.

Je connaissais des cas de fuite, d'émigration. C'étaient surtout des jeunes gens, diplômés la plupart du temps, mais pas forcément. Ma "Freundin" se nommait Helga, elle m'avait confié, dans l'oreille, son intention de "se tirer" (en allemand de cette époque, et de plus tard: ab-hauen). Elle n'était qu'une employée sans importance dans une quelconque "entreprise du peuple". Rien ne la retenait à Leipzig, orpheline de mère, et son vieux père aveugle. Elle ne possédait même pas ses meubles dans sa chambre de banlieue. Rien que ses fringues et son poste de radio. Elle est passée à l'acte avant la date fatidique, sa valise à la main. J'ai su plus tard qu'elle avait atterri, au sens propre, à Francfort. Plus grave était, aux yeux des maîtres de la RDA, Walter Ulbricht en tête, la fuite d'une jeune médecin, "Freund" de ma compatriote Arlette, la "schöne Figur" que reluquait le volage Lothar. Elle a regagné la France grâce à son passeport. Lui est passé à l'acte à Berlin-ouest, son diplôme dans sa poche. Ils se sont retrouvés très vite en RFA, se sont épousés, établis sans mal, en ville ou à la campagne.

Aux yeux de la RDA: des années d'études gratuites pour former un médecin (en règle générale "issu de la classe ouvrière"), et au bout du compte une perte nette. L'arrêt de l'hémorragie fut une catastrophe humaine, et l'aveu d'un échec du "camp socialiste". Vingt-huit ans de nuit et d'ennui, malgré de petits plaisirs de remplacement, avant que l'air libre ne revienne. Mais il était trop tard, pour ceux qui avaient fait leur carrière dans ce système étatique, bureaucratique, suspicieux, étriqué, terne. Tout ce que j'écris, c'est l'expérience qui me le dicte. En 1961, je ne me voyais pas retourner en RDA. Ce fut pourtant le cas dix ans plus tard, avec le sentiment d'un astronaute qui se dit qu'il ne va pas rester ad vitam eternam sur un astre refroidi, que son vaisseau le reconduira sur la bonne vieille Terre.

Mais avant le "grand retour" de 1970, il y a eu un court chapitre, situé en 1963. J'ai retrouvé un texte vraiment écrit in situ. C'est le plus ancien que je possède, depuis que mes lettres ont disparu. Il a trait à la vision du rideau de fer, côté de l'ouest. Que sont devenus les paysans de ce bled paumé? Ont-ils vécu le démantèlement de la triste frontière, son déminage, son réaménagement, son reboisement?

Je le livre tel quel, comme une photo de famille.

"Au coeur de l'Allemagne

Au coeur de l'Allemagne, dans un pays fait de pénéplaines aux lentes ondulations que dominent quelques monts trapus, passe la frontière entre les deux camps, les deux mondes. Avant, c'était la frontière entre la Thuringe et la Basse-Saxe, une frontière comme il devait y en avoir beaucoup dans l'Allemagne de la Kleinstaaterei. Une route menait à Glaserhausen, maintenant seuls l'empruntent les tracteurs qui vont aux champs frontaliers. Elle est un peu défoncée, il ne reste que quelques traces de goudron. Après un virage, on la trouve barrée par un bouquet d'arbustes qui ont poussé dans un cratère de mine explosée. Un écriteau indique : Zonengrenze. Une barrière faite d'un poteau rouge et blanc, un no man's land où la route est recouverte d'herbes, au bout une autre barrière en bois. A la barrière sont appuyés deux jeunes soldats, leur uniforme est brun foncé. Ils nous regardent avec leurs jumelles. Derrière eux, la route continue entre les premières maisons de Glaserhausen. On entend les bruits du village, un coq chante, des cris d'enfants.

Là commence un pays où j'ai vécu un an, de l'autre côté m'attendent des écriteaux familiers et des souvenirs. L'autre Allemagne, l'irréfutable DDR, me montre les maisons d'un de ses villages. Un fermier d'ici nous parle du passé il connaît tous les gens de Glaserhausen, il les aperçoit parfois dans leurs champs, de l'autre côté des trois clôtures de barbelés, ils se font des signes discrets, ils se voient vieillir à distance, parfois ils ne se reconnaissent plus très bien. Une frontière de la foi a séparé les villages catholiques (la "untere Eichsfeld" est un îlot catholique) des villages luthériens. Maintenant, deux mondes en concurrence ont ici leur frontière de chair. La vieille continuité européenne est provisoirement abolie.

(juillet 1963)"

Jean-Claude FRANCOIS

(Suite : III - Le "grand retour" de 1970 et mon séjour de 1973)

 Episode précédent : I - Mon premier séjour en RDA (octobre 1958 - septembre 1959)