Plongée dans la mémoire, ma mémoire, de la RDA

 

III - Le "grand retour" de 1970 et mon séjour de 1973

 

Pour mon séjour de 1970, une dizaine de jours à Berlin-Est, plus une virée à Dresde, il me fallait une caution scientifique et une caution politique. La scientifique, c'était mon statut d'assistant à la Faculté des Lettres de Nantes (en trichant, je me faisais passer pour un Herr Professor). La politique, elle était fournie pour moi par Michel Bataillon, membre du Parti, bien connu comme camarade germaniste spécialiste des relations avec le parti-frère. J'ai donc eu (par quelles voies ?) le visa officiel, et son corollaire (encore plus précieux) : une invitation en bonne et due forme à venir m'informer sur l'univers théâtral de la RDA. Je fus logé dans un hôtel géant de l'Alexanderplatz, platement nommé Hotel Berlin, qui accueillait des "délégations" des pays frères, où l'on voyait beaucoup de "Chinois" - dénomination générique pour des visages qui n'étaient peut-être pas si chinois que cela. Un séjour tous frais payés, avec même de l'argent de poche.

Il en sortit deux articles pour la revue Allemagnes d'aujourd'hui. Nous mettions un "s" pour le titre, pour bien montrer que nous accordions à la RDA. le statut d'un pays relevant de notre champ d'investigation, comme l'étaient aussi l'Autriche et la Suisse. Je devins du même coup un "spécialiste" de la vie théâtrale en RDA. En fait, un débroussailleur. Au département d'allemand de Nantes, deux auteurs de la RDA furent dès 1970-71 "mis au programme", sorte de "reconnaissance diplomatique" : Helmut Baierl (et sa pièce Frau Flinz), Hermann Kant (et son roman autobiographique Die Aula). Dès lors, Nantes passa pour un lieu suspect et infiltré. Mais avec le temps, ladite reconnaissance s'étendit jusqu'à atteindre le niveau "national" du CAPES/Agrèg. Il n'empêche: nous fumes des précurseurs en lançant Christa Wolf (Kindheitsmuster) et Heiner Müller (Die Umsiedlerin) bien avant qu'on en parlât couramment.

Un petit saut dans le temps 1973. La RDA et la RFA signent des accords facilitant le passage de la frontière, du moins à Berlin. Je repars pour Berlin, muni sans doute d'un visa, rendu inutile, car on peut aller à Berlin-Est par les points de passage, à condition de n'y passer que la journée, il faut rentrer à minuit, comme Cendrillon. Il faut aussi changer 25 DM-ouest contre 25 DM-est: autrement dit un péage, mais on peut y gagner, car les disques, par exemple, ne sont pas chers, et les transports aussi.

La RDA étant reconnue internationalement, représentée à l'ONU et aux compétitions sportives mondiales, la création d'une revue Connaissance de la RDA va dans le sens de l'histoire. Elle est l'oeuvre de l'Université de Paris-8, érigée dans le bois de Vincennes, mais pas "en dur", dans des baraquements reliés par de vastes couloirs, où l'on vend des fringues et des saucisses grillées. Elle est mal famée, un noeud de "vipères lubriques", avec les chapelles de l'époque post-soixante-huitarde. Il y a des "stals", des "trotscards", des "maos", des anarchistes, etc. Bravant les stigmates, d'illustres enseignants y sont nommés, c'est même recherché. L'animateur du séminaire de recherche en germanistique (3ème cycle) est Gilbert Badia. La position de la revue Connaissance de la RDA est le "soutien critique". Pas sûr que cela convienne au "régime", mais les temps changent, sans à-coups. Je fais le journaliste pour la revue, muni de ma réputation (auto-décernée ?) de spécialiste. Le premier fruit un journal de voyage théâtral, avec des sous-entendus pour ceux qui veulent bien entendre.

Je le livre tel quel,dans son jus.

Jean-Claude FRANCOIS

(Suite : IV - Une semaine de théâtre à Berlin)

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