Plongée dans la mémoire, ma mémoire, de la RDA

 

IV - Une semaine de théâtre à Berlin
(notes de voyage - 1ère partie)

 

Lundi. Déjeuner avec Wolfgang Schuch, lecteur à la maison d'édition Henschel, qui publie presque tout ce qui a trait au théâtre. Nous découvrons, avec l'émotion des anciens combattants, que nous avons dû écouter les mêmes cours du même pionnier des études brechtiennes, à l'Université de Leipzig, vers 1958.

Il me dit ce qui vaut vraiment la peine d'être vu, ce qui est le plus important pour un si bref séjour. Que deviennent les auteurs chevronnés et problématiques ? Peter Hacks est joué comme jamais en R.D.A.., trois pièces de lui en même temps. La Volksbühne va créer Marguerite à Aix, qui transpose à la cour du Roi René, au 15ème siècle les relations entre le pouvoir politique et la liberté de l'écrivain. Il paraît que Peter Hacks a aussi d'autres pièces, "éloignées" dans des temps très anciens, sur ces problèmes. L'effet ne risque-t-il pas d'être celui d'un théâtre du bon mot, du boulevard pour initiés, comme en fait René Ehni en France ? Je me pose la question. Parmi les auteurs qui ont écrit récemment des pièces, des noms connus : Volker Braun, Horst Kleineidam , Joachim Knauth, Alfred Matusche (mort cet été), Armin Stolper. Un nom inconnu, Karl Hermann Roehricht, qui a écrit une sorte de Volksstück berlinois. Pour ne pas être en reste, je lui signale (car c'est lui qui "couvre" le domaine du théâtre français chez Henschel) les créations récentes ou attendues : Benedetto, Kraemer, Planchon.

Et les metteurs en scène ? W. S. me signale le bon travaux fait par Horst Ruprecht à Meiningen (toute une tradition), sur Horvath en particulier.

En passant devant le grand magasin Centrum, sur l'Alexanderplatz, une vitrine présente des tenues de soirée pour aller au théâtre. Pourquoi pas des rocking-chairs et des cigares ?

Dans un petit cinéma de Pankow, on joue La légende de Paul et Paula. Le scénario est de Plenzdorf, l'auteur des Nouvelles souffrances du jeune W. Je ressors très impressionné par ce film. Beaucoup de questions me viennent. D'abord ce style mi-réaliste, mi-onirique, c'est original et c'est très fort. Influence de Fellini? Deux acteurs étonnants : Angelica Domröse (très connue à la scène) et un comédien qui ressemble à Belmondo (celui des premiers films). Que signifie cette vie passionnée de Paula la généreuse, qui se donne sans arrière-pensée, qui refuse les arrangements, la pilule et un mari plus âgé, qui applaudit au concert entre les mouvements, qui fait chanter les clients dans un supermarché ? Et Paul, le jeune haut-fonctionnaire qui se clochardise par amour ? Et ces personnages d'un autre âge, les forains et le batelier de la Spree ? Et ce grand lit d'amour et de flammes, cette mort dans les fleurs ? Et la mort finale de Paula donnant naissance à son troisième enfant, le thème obsédant des maisons de briques du vieux Berlin que l'on détruit ? L'expression familière me vient à l'idée : "chez nous, on ne peut pas se permettre de folies". Des raisons à cela : toute l'histoire de la R.D.A.., tout ce que l'Ouest a fait contre elle, la "misère allemande" reçue en héritage. Autant de questions.

Mardi. Entretien avec Werner Hecht, au Berliner Ensemble. Il a participé à la réalisation de deux films. L'un sur Helene Weigel, un hommage à sa grande carrière de comédienne, avec des interviews réalisées avant sa mort, des séquences de répétition. L'autre sur Brecht, avec des documents anciens, on y voit Brecht conduisant sa voiture dans le Berlin des années vingt. Le Berliner Ensemble semble redevenu très actif. Toujours Brecht, bien sûr : huit pièces au répertoire permanent, deux autres en répétition : la Pièce didactique de Baden-Baden et la Vie d'Edouard II. Mais aussi des "classiques" : Büchner, O'Casey (déjà au répertoire), Shaw et Wedekind' (qui seront montés cette saison). Pour les auteurs contemporains de R.D.A. : reprise du Katzgraben de Strittmatter (dans une perspective "historique", vingt ans après la création) ; Hacks (Omphale), Karl Mickel, Baierl (une pièce pour un comédien, Fier de ces dix-huit heures, sur le soulèvement de Hambourg en 1923). Cela fait un programme copieux, qui laissera sans doute au Berliner Ensemble peu de possibilités pour entreprendre des tournées à l'étranger. A moins que ? .

Après cela, allons voir Dans la jungle des villes. La pièce demeure pour moi, même ici, un peu ennuyeuse. Admirable travail des deux rôles principaux : Hans Peter Reinecke (Garga) et Schall, qui saute en l'air comme quand il jouait Eilif de Mère Courage et chantait la "Chanson du soldat". Pour les autres rôles, le Berliner Ensemble a une collection de "gueules" étonnantes.

Mercredi. J'ai envie de dire à la jeune douanière qui examine mon passeport: il me semble que je vous reconnais. Mais il y a du monde.

Coup d'il. sur les programmes de théâtre. Il y a douze scènes à Berlin. Deux scènes lyriques : il faudrait absolument que j'y aille, une autre fois. Cette année l'Opéra de Dresde vient avec une création, Le moulin à Lévine, d'après le roman de Bobrowski. Une scène pour l'opérette ; là aussi il faudrait voir ce qui se passe. Une scène de cabaret satirique : Le Chardon, qui reçoit des troupes apparentées de Dresde et de Leipzig. Il faudrait pouvoir être envoyé en mission, par le C.N.R.S., six mois au moins. Trois théâtres ont aussi une scène plus petite, pour des récitals, des montages , des pièces intimistes : le Maxime-Gorki, le Deutsches Theater et la Volksbühne.

Le Maxime-Gorki semble traverser une mauvaise passe, alors qu'il fit florès il y a quelques années en créant beaucoup de pièces de jeunes auteurs sur la R.D.A. La seule pièce de ce type au répertoire : En attendant Ehrlicher, de Kerndl. Sur la petite scène du Foyer, une pièce sur le divorce: décidément c'est une spécialité de la maison, l'an dernier c'était L'affaire Adam et Eve, sur le même sujet. Je regrette de ne pas voir pourtant la pièce soviétique Valentin et Valentine, de Rostchine (la vie d'un couple d'étudiants), jouée par le théâtre de Karl-Marx-Stadt. C'est en effet l'époque du Festival annuel, et l'on peut voir beaucoup de troupes de la "province", ainsi que de l'étranger.

Une des fonctions de Berlin-DDR sur le plan du théâtre : servir de pont entre l'Occident et les pays socialistes. Que connaissons nous en France du théâtre soviétique, hongrois, bulgare, etc...? Il faut venir ici pour s'en faire une idée. Cela représente un gros effort, toutes ces traductions (car les meilleures pièces sont très rapidement traduites en allemand), ces mises en scène, et il y a sans doute dans le lot des pièces sans lendemain, mais : imaginons un peu qu'on joue en France autant de pièces de nos voisins allemands, italiens, anglais...

Le Deutsches Theater est fidèle à sa vocation de grande scène nationale et joue le répertoire classique dans des mises en scènes très soignées et souvent novatrices : Aristophane, Lessing (Nathan), Goethe (Faust et Götz), Shakespeare (Richard Ill). Mais le Deutsches Theater donne aussi Die Kipper de Volker Braun, Amphitryon de Hacks, et dans une petite salle (Kleine Komödie) des montages de textes sur le féminisme ("C'est la faute à Lysistrata et à Auguste Bebel"), sur Brecht (d'après le livre d'Eisner), sur l'amour.

Jean-Claude FRANCOIS

(Publié dans Connaissance de la RDA, n° 2, 1973)

(Suite : V - Une semaine de théâtre à Berlin (2ème partie)

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