Plongée dans la mémoire, ma mémoire, de la RDA

 

V - Une semaine de théâtre à Berlin
(notes de voyage - 2ème partie)

 

Ce soir j'irai à la Volksbühne. J'aime bien la Volksbühne, ce théâtre me rappelle les "théâtres populaires" de la banlieue de Paris ou de Province. Le bâtiment lui-même, dans le style des années vingt, pourrait se trouver à Levallois-Perret. Le public n'est pas plus guindé qu'ailleurs, plutôt plus jeune. A Berlin-Ouest la différence est plus grande entre les spectateurs "habillés" (gens d'un certain âge et "jeunes cadres" prétentieux) et les porteurs de peaux de bique. Dans le hall, un grand portrait d'Allende et une table : on collecte pour le Chili.

On joue L'éléphant d'or d'Alexandre Kopkov. C'est une découverte de la Volksbühne. Auteur soviétique, dans la veine de Maïakovski, mort en 1942, à la guerre, et jamais rejoué depuis. Sa pièce est une farce, on utilise les grands moyens : une montgolfière. Le thème : que se passe-t-il si dans un kolkhoze un paysan découvre un trésor, un éléphant en or ? Rêves de jouissance, d'évasion, échec. La leçon est claire : non à l'égoïsme, au repliement sur soi, à l'accaparement. Mais tout cela dans la joie, le rythme. Angelica Domröse (on dit déjà d'elle : die Domröse), merveilleuse et juvénile Paula, joue ici une femme de paysan, vieille, laide et acariâtre. Si seulement j'avais un chapeau. Le président du kolkhoze, c'est Helmut Strassburger, très connu lui aussi (grâce au cinéma). Avec son costume croisé blanc et ses moustaches, il ressemble à un Géorgien.

La deuxième scène de la Volksbühne (Theater im 3. Stock) joue les Nouvelles souffrances du jeune W., ainsi qu'une pièce d'un auteur suisse, très jouée en R.F.A., Eisenwichser. Elle donne aussi des montages poétiques de Heine, de Morgenstern, et de textes que l'on nomme en français "lestes".

Vendredi. J'ai de la chance, car j'ai eu par protection une place au Berliner Ensemble pour la première de Ciment. Il paraît que c'est très difficile. Mais je ne dois pas être le seul à avoir de la chance : j'aperçois quelques jeunes soldats, des lycéennes. Coup d'il sur le public : l'ancien ministre de la Culture, Klaus Gysi, beaucoup de gens de théâtre : le «patriarche» Wolfgang Heinz, Gisela May, Langhoff sans Karge, mais en définitive un public quasi ordinaire, où les jeunes gens dominent.

La pièce de Heiner Müller est d'après le roman de Gladkov, du même nom, publié en 1925.

Série de tableaux sur la jeune Russie soviétique, à l'époque où l'on passe de la guerre civile à la N.E.P. Erreurs et fautes du jeune pouvoir, mais aussi la formidable et impitoyable pression des interventionnistes étrangers et des troupes blanches. Foisonnement de situations et de personnages, où le spectateur de R.D.A. trouvera nécessairement des ressemblances avec sa propre histoire Je retrouve avec plaisir Martin Flörchinger (parce qu'il a le "r" rocailleux) dans le rôle de l'ingénieur Kleist, qui a livré des ouvriers aux Blancs pendant la guerre civile ; comme on a besoin de lui pour faire redémarrer l'usine de ciment, sa tête, au lieu de lui être enlevée, est expropriée, elle devient "volkseigen". A ce point de l'action, Müller brise avec le jeu réaliste et introduit un intermède qui relate la légende de Prométhée, délivré par Hercule, mais attaché tout de même à son rocher. Müller fait pour le roman de Gladkov ce que Brecht avait fait pour le roman de Gorki, La Mère : il joue sur les deux pays, Russie et Allemagne, et sur les deux époques, passé et présent ; et il interrompt la succession des épisodes concrets par des procédés qui font passer la réflexion sur les actions scéniques à un niveau supérieur, plus abstrait, mais plus universel. La langue de Müller est très originale, concise, dense, violente, un des meilleurs langages de théâtre du domaine allemand. Schall joue un jeune intellectuel d'origine bourgeoise, ancien menchévik, rallié au parti bolchévik sur des positions "ouvrièristes" et nihilistes sur le plan culturel. La pièce se permet même un "private joke" : un personnage dit de Schall : "quel mauvais comédien !".

Petite minute d'émotion à la fin du spectacle : comme c'est l'usage un soir de création, tous les artisans du spectacle sont sur la scène. Ruth Berghaus, qui a fait la mise en scène, Paul Dessau, qui a composé la musique. Et puis la frêle silhouette de Heiner Müller, de velours noir habillé. Applaudissements contre plusieurs années de traitement injuste.

Sur la Spree, devant la gare de Friedrichstrasse, les cygnes et les canards, pour demeurer sur place, nagent à contre-courant, et voient ainsi passer beaucoup d'eau.

Jean-Claude FRANCOIS

(Publié dans Connaissance de la RDA, n° 2, 1973)

(Suite et fin : VI - Berlin, 1987)

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