Plongée dans la mémoire, ma mémoire, de la RDA

 

VI - Berlin, 1987

 

Quand on arrive à Berlin, l'avion fait une boucle au-dessus de Berlin-Est, on distingue les lumières blanches et denses des quartiers ouest, puis les lumignons jaunes et espacés, de l'autre côté du miroir. J'ai toujours aimé franchir les frontières, pour les drôles de casquettes que portent les douaniers, les policiers, les cheminots. Pour le plaisir de la surprise, comme dans une opérette on découvre d'un seul coup le décor et les personnages. Dans cette affaire, c'est plutôt un conte fantastique qui m'attend, je le sais, je vais remonter le temps. Le métro plonge dans Berlin-Est comme un tunnel magique conduisant vers les années cinquante. Il passe lentement dans des stations fermées depuis la construction du mur, en 1961. Les parois sont grises, les quais poussiéreux. On reconnaît à peine le nom, la forme des lettres est démodée, gothique : "Stadion der WeItjugend". La jeunesse du monde a déserté le stade.

A la station "Friedrichstraße" on refait surface de l'autre côté, dans l'autre monde. Comme dans un conte romantique, on erre dans les couloirs d'une caverne qui remontent lentement, longuement vers le Service des Entrées. C'est là, c'est le sas, de l'autre côté de la porte commandée par un bouton, l'Est vous accueille, avec chaleur. Quoi de changé depuis tant d'années, quatorze ans, depuis 1973 ? Les policiers ont toujours ces vareuses de tissu vert-bleu-gris (les soldats sont vert-vert). Celui qui examine d'un air soupçonneux et supérieur les papiers des voyageurs n'a toujours pas l'air bien futé. En général, il est assez corpulent, il trône dans une cabine, derrière une vitre colorée ; les pauvres, à ses pieds, présentent humblement leurs passeports et visas, qu'il apprécie en expert, en homme de goût, en les retournant pour les voir sous toutes les faces. En guise de remerciement, après une sorte de regret à devoir les rendre, il les tamponne avec conviction. Puis il appuie sur le bouton, la porte étroite s'ouvre, le voyageur disparaît, la porte se referme. Je n'ai pas mon visa, il m'attend ici, dis-je. L'homme gris me fait rétrograder, comme au jeu de l'oie, transmet ma requête vers un mystérieux bureau où doit se tenir prêt le petit papier blanc : "visa pour une seule entrée et une seule sortie, valable du ... au ... ". Au bout de cinq minutes, pendant quoi je regarde passer une famille polonaise nantie de deux enfants et d'un gigantesque video-recorder, puis une femme yougoslave avec ses enfants, puis encore un homme qui me dit en anglais qu'il va à Stettin, qu'il doit y être ce soir, me demande si je connais l'heure du train pour Stettin, un officier plutôt amène m'apporte le précieux document et me souhaite un bon séjour. C'est ça qu'on devrait apprendre aux simples factionnaires, aux sentinelles du socialisme : "Je vous souhaite personnellement, et au nom de ma brigade Soleil d'Octobre, la bienvenue, un bon voyage et un excellent séjour". Ça aurait de l'allure, une forme de supériorité. On ne peut pas leur en vouloir, de travailler toujours enfermés, à la lumière artificielle, ce contrôle fastidieux, voir des gens qui se déplacent, alors qu'ils ne le peuverrt. Supplice de Tantale, ou pis encore, des vieillards reluquant Suzanne.

Qu'y a-t-il de l'autre côté de la porte, de la révolution, de l'horizon ? La porte s'ouvre sur l'air libre, un grand hall de l'immense station "Friedrichstraße" conduisant vers les rues et vers le réseau de la S-Bahn, en haut. Rien de changé depuis les années d'autrefois, on remonte d'un coup vingt ans en arrière. Ça fait du bien, ça rajeunit. Le coup du père Faust. Je me revois ici à vingt ans, à trente ans, trente-six la dernière fois. A moi les plaisirs, à moi les maîtresses, les folles ivresses. Je me chante l'air comme un ténor ringard. La porte s'ouvre toutes les minutes pour laisser passer des "rentiers", des retraités, des troisième âge, des cartes vermeil. Ils reviennent de l'Ouest, avec des cabas à roulettes, des oranges, des mandarines. Ils retrouvent leur chez-eux, après une journée de perm' , comme des troufions. Ils ont leur file spéciale pour sortir et rentrer, la même que les diplomates et militaires occidentaux. Ils sont partis le matin en commandos boitillants, les hommes surtout, les femmes mieux conservées, plus nombreuses, elles ont survécu, elles en ont pourtant connu. Ça doit être à cause du café, jamais boire, jamais fumer. A l'Ouest, elles avaient rendez-vous avec une amie, une cousine, on a mangé ensemble dans un snack, un fast food, on a pris un café sur le Ku-Damm, on n'a pas payé, c'est l'autre qui l'a fait, et puis on rentre.

En principe, on doit m'attendre. Mais je ne sais qui m'attend. Je dévisage les hommes seuls, ou les jeunes femmes seules, ayant l'air d'appartenir au Service des Relations Extérieures de l'Université Humboldt. Rien. Pas un badge, un écriteau. Je balise. Ceux que j'interroge se récusent poliment. Un policeman, que je consulte, m'avoue carrément son impuissance à régler mon cas. Il ne va tout de même pas me prendre en pension. Me voilà frais. Tout seul, à Berlin-Est, le soir tombé, sans argent, sans foyer, où aller ? Je tente ma dernière chance, j'avise un homme bien mis, avec une barbe poivre et sel : "Est-ce que vous êtes de ... ? " Il en est, c'est lui. Il m'attend depuis un quart d'heure, m'a déjà repéré, mais devait nourrir un doute quant à ma qualité, et n' a pas osé faire le premier pas.

Nous voici dehors. La Friedrichstraße est toujours là, des deux côtés du pont de la S-Bahn, avec la Spree et le Berliner Ensemble tout près. En quelques pas, nous sommes à la Lindenecke, au croisement avec l'avenue célèbre. Je suis logé d'ailleurs à l'Hôtel "Unter den Linden". C'est mieux que le "Stadt Berlin", sur cet Alex que je n'apprécie guère, et c'est carrément central. Je retrouve mes esprits, je perds provisoirement mon passeport, réclamé par le chef-récepteur, et qui va aller faire un tour dans le commissariat du coin, retour demain matin. Je gagne une chambre et cinquante marks est, versés par mon sauveur, Jürgen Janott. Je lui signe une quittance. Le jeu n'a pas changé.

Jean-Claude FRANCOIS

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