"Feu de camp" de Julia Franck

J’ai lu "Feu de camp" qui m'a fait une très forte impression. Il y a, dans ce livre, énormément d'entrées et de sujets de réflexion, voire de discussions, pour venir à bout de ce qu'elle écrit. Plusieurs coups de coeur n'y suffiraient pas!

Je retiens, pour ma part : la réflexion sur la liberté couplée d'une approche sur les multiples formes de domination à l'égard des femmes.

Nelly est pour moi une femme libre, pas seulement, pas principalement parce qu'elle recherche une sexualité libre dans un univers d'enfermement, de promiscuité et d'humiliation, mais surtout parce qu'elle ne se laisse pas atteindre dans son intégrité et son intimité : pas plus par les interrogatoires que par les tentatives de séduction ou d'intimidation voire de coercition (telle celle exercée par le docteur Rothe devant lequel elle fuit). Elle préserve ce qu'elle a de plus précieux, le fond de son individualité. Tout semble glisser sur elle, elle crée une distance entre son être et ce qui lui arrive qui la met « hors d'atteinte ». Elle donne le sentiment d’être revenue de tout, de ne pas se révolter, de ne même pas essayer de changer le cours des choses, seulement de se protéger en laissant les évènements glisser sur elle sans pénétrer son être.

Le livre est tout entier construit sur une réflexion : comment s'échapper ? Le camp est dans un mur, la ville est dans un mur, le pays est dans un mur.

La vieille dame choisit et réussit son suicide, la polonaise Krystyna Jablonowska s'enfuit avec sa valise, la prostituée est chassée, mais son sort sera-t-il pire dehors qu'il ne l'est dedans?

Bird se croit libre mais il est presque aussi enchaîné que les habitants du camp. En tout cas ses ambitions et la faiblesse de ses scrupules sont sa prison.

Hans a cru à des engagements politiques et collectifs et se retrouve en miettes, trahi de toute part, sans plus aucune identité ou volonté personnelles, il rate même son suicide. On lui interdit son suicide, pourrait-on même constater. Quant à la solidarité collective, elle est totalement absente (mon regret), elle s'incarne de manière caricaturale à la fin dans le couple Rothe, et l'arbre de Noël. Pas d'issue collective donc...

Quant à Nelly : on n'en sait rien. Que signifie cette porte qu'elle refuse d'ouvrir à Hans? A-t-elle trouvé l'amoureux qui lui envoie fleurs et cadeaux et peut-elle s'échapper par l'amour et le bonheur ? Son retour à Hans et son insistance à dire oui au seul homme rencontré qui n'en a visiblement que faire en laisse douter.

Deuxième interprétation : Suzanne lui a donné l'idée de l'échappatoire possible par la prostitution, auquel cas on peut imaginer que l’intégrité intime de Nelly ne résistera pas.

Enfin dernière échappatoire possible : le feu qui donne son titre au livre. On ne sait s’il va prendre ou pas et ce qu’il adviendra alors, à chaque lectrice ou lecteur son interprétation.

Une autre entrée du livre me parait être le fil conducteur du chemin de l'émancipation pour les femmes. Krystyna Jablonowska réussit à s'enfuir en abandonnant son père, donc en abandonnant une partie de sa propre vie totalement soumise à deux hommes, le père et le frère, qui la méprisaient et lui avaient fait abdiquer ses propres désirs. Paradoxalement c'est la dureté et la cruauté du camp qui lui donneront le courage de rompre le lien de domination et de partir courageusement à la recherche de sa propre voie. Tout ce qui est dit dans le livre a une portée en termes de rapports de genre : les interrogatoires et les atteintes répétées à la pudeur et à l'intimité féminine, le directeur de pôle emploi qui se masturbe en lorgnant sur le décolleté de Nelly, jusqu'à ses enfants : c'est le garçon qui "comprend tout avant tout le monde" qui lit et réfléchit tandis que la fille est attirée par le bling-bling, la minijupe, les chaussures, le cartable, etc.

J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre, j'y ai trouvé des sujets de réflexion souvent dérangeants. J'ignorais tout de l'existence de ce camp à Berlin-ouest et des conditions d'arrivée des réfugiés. Cependant cette dimension historique et aussi politique n'est pas ce qui m'a le plus intéressée, c'est au contraire la réflexion universelle et en quelque sorte hors du lieu et du temps, réflexion sur la condition humaine et la condition féminine qui m'a le plus marquée.

Maryse DUMAS
Militante de la CGT,
ancienne secrétaire confédérale
(Février 2012)


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