A PROPOS DE GÜNTER GRASS

Dans un « Point de vue » intitulé « Le long silence de Günter Grass », paru dans Ouest-France daté du 18 Août, Alfred Grosser , infatigable sondeur de la politique et des cœurs allemands, et en ce sens éminemment respectable, se demande pourquoi le romancier, Prix Nobel de Littérature 1999, a attendu 2006 pour révéler une page sombre de son histoire : son engagement dans les Waffen-SS. Mais une fois le constat fait, on cherche en vain dans le texte la réponse à la question ; ce à quoi, en ce qui me concerne, je n’oserai pas me risquer…

En rappelant qu’il y avait 900 000 soldats dans ces formations d’élite et que seuls les officiers supérieurs appartenaient réellement aux SS – ce qui ne diminue en rien la culpabilité collective de l’ensemble entre 1939 (et même avant) et 1945 – Alfred Grosser relativise convenablement le contenu de l’aveu puisqu’il considère que, sans la capacité à rebondir et se reconstruire de centaines de milliers de jeunes allemands pris dans la tourmente d’une fin de guerre apocalyptique, il n’aurait pas été possible, pour les Occidentaux, de conduire à la démocratie, un pays exsangue et mis au ban des nations, - et ce à l’Ouest puisqu’à l’Est avait été proclamée la « République Démocratique Allemande » -. C’est juste, mais sans doute incomplet.

Cependant, à mon avis, il en maîtrise mal la portée et procède par amalgame comme si être écrivain de « gauche » dans les années 50, 60, 70 et 80, tout en rejetant pendant ces mêmes années la RDA communiste, dont Grass écrit qu’elle était  « un Etat gêolier de soi-même et de ses citoyens » ( 1990), était une promenade de santé, comme si le monde économique et le monde politique ouest-allemands (et pas des moindres !) avaient été exempts de toute compromission avec les maîtres du IIIè Reich puis ensuite et sans état d’âme avec les puissances occupantes au nom d’une collaboration au « front anti-bolchevique », et au final comme si la lutte d’influence Est-Ouest n’avait pas existé .

Il fait entre autres le reproche à Günter Grass de continuer à affirmer que la République Fédérale de l’après-guerre, celle du Chancelier Adenauer, n’était « guère appétissante »…et qu’il aurait pu « dès 1959 » dire la vérité. Certes ! Certes !

Rappelons quand même en ce qui concerne Adenauer, qu’il n’hésitait pas, dans ses discours ou interviews, à traiter Willy Brandt, qui on le sait fut l’ami très proche de Günter Grass, d’ « enfant illégitime » et d’ « émigré », faute d’autres arguments sans doute plus solides.

Bruno Odent, dans L’Humanité de ce même 18 Août montre avec justesse qu’aujourd’hui une tentative de démolition de l’autorité morale acquise un peu partout dans le monde par le grand romancier qu’est Günter Grass existe bel et bien en Allemagne et ailleurs. Comment la comprendre ?

L’aveu tardif certes, mais courageux– il faut bien le reconnaître, car beaucoup ici ou là n’en ont pas fait autant – du grand romancier exaspère en fait tous ceux qui outre-Rhin n’ont jamais supporté sa manière de pointer du doigt les plaies toujours ouvertes d’une Allemagne néo-libérale, où ne sont pas encore tout à fait exorcisés les démons du passé ( la manipulation idéologique de masse, l’embrigadement populaire, le désir de conquête, l’anéantissement des opposants politiques, l’antisémitisme et sa solution finale que Grass symbolise ainsi dans un exposé sur la création littéraire « Ecrire après Auschwitz » en 1990 : « Auschwitz, une césure, une fracture inguérissable de l’histoire de la civilisation », le comportement dans les régions annexées ou occupées) ni digérées les difficultés de la réunification (à l’Est : pillage économique, chômage, difficultés de logement, pouvoir d’achat en berne, montée extrémiste, racisme ) quoi qu’en disent ses dirigeants au pouvoir depuis la chute du mur de Berlin.

Günter Grass sait très bien, et l’a toujours su et assumé, car il ne s’en est jamais caché, qu’il n’a pas écrit  son histoire, qui se confond avec l’Histoire de son pays, expressément du point de vue des vainqueurs. La totalité de son œuvre, que j’apprécie vivement pour ses qualités de récit et de style, en est la preuve.

Il y a quarante ans, en pleine période de refoulement et de silence coupable, il a eu l’ambition de se réapproprier sa vraie conscience : ce sera « Le Tambour », où est mis en scène un peuple condamné à ne plus pouvoir grandir, « un peuple crédule qui a cru au Père Noël ». Suivront « Le chat et la souris » et « Les années de chien ».

Dans cette trilogie s’exprime sa honte, pour lui et pour les Allemands, de s’être laissés conduire par un psychopathe et dans la quasi totalité de son œuvre il ne cessera pas de rappeler à ses compatriotes leur dette pour les crimes commis pendant cette époque.

Pourtant, qui a un peu vécu en RFA au début des années 60 se rappellera sans peine combien on y était frileux et réticent, c’est le moins qu’on puisse dire, à évoquer le passé, auquel pour couper court aussitôt aux interrogations on opposait « la fierté du miracle économique » et « le malheur des pauvres gens enfermés, là-bas de l’autre côté du rideau de fer ».

Trublion au souffle épique, écrivain astucieux, Günter Grass poursuit alors une œuvre monumentale, sur fond de problématiques politiques, fortement symbolique dans ses rapports avec l’Histoire qu’elle soit récente ou non, dont la réputation et le succès dépassent largement les frontières des pays de langue allemande, grâce aux excellentes traductions qui réussissent à en rendre toute la richesse.

Mais la plupart de ses romans sont éreintés à chaque parution par les faiseurs d’opinion des médias allemands , qui à l’instar de certains milieux politico-économiques ne lui pardonnent pas de donner la parole aux petits, à ceux d’en bas, qui furent et sont encore manipulés par la pensée dominante. On dit de lui qu’il est « un apatride », qu’il « n’aime pas son pays », que ses romans sont « un fiasco », une « monstruosité », un « fatras » ! Un tel florilège se renouvellera constamment pour ne cesser qu’avec l’attribution du Prix Nobel.

Celui qu’on a surnommé dans les milieux progressistes, et seulement là en ce qui concerne la sincérité, « la conscience de l’Allemagne » révèle donc aujourd’hui s’être engagé dans les Waffen-SS. On sait qu’issu d’une famille pro-nazie et embrigadé comme des millions d’autres jeunes allemands dans plusieurs organisations fanatisées, il avait alors 17 ans, que la Marine dans laquelle il aurait voulu entrer ne recrutait pas ou plus, et qu’il y est resté 3 mois, errant derrière les lignes russes, la peur au ventre, avant d’être fait prisonnier par les Américains, sous un uniforme « normal » de soldat.

« Cela devait sortir enfin ! » a justifié Grass, faut-il pour autant y voir uniquement « la fin d’une instance morale » comme beaucoup le voudraient ?

 Attendons donc et sans a-priori la sortie en France de ce livre autobiographique, qui s’arrête cependant au « Tambour », au titre déconcertant mais si fortement typique de l’inventivité de Günter Grass : « En épluchant les oignons »

Jean Pierre Landais

animateur de l’Huma-café de Nantes

N.B. Sur l’état de l’opinion vis à vis de Günter Grass, avant et à la période de l’attribution du Prix Nobel , on peut se référer à François Mathieu ( L’Humanité Hebdo, 4 et 5 Décembre 1999) et Bettina Parry (L’Humanité Hebdo, 5 et 6 Août 2000).


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