"La mort de l'ennemi" de Hans Keilson

Curieux parcours que celui d’un auteur dont on dit qu’il a été redécouvert à l’occasion de son centième anniversaire.
Médecin et psychanalyste allemand, né en 1909, il fuit les persécutions que subissent les Juifs en s’exilant aux Pays-Bas en 1936. Ses parents, passés eux aussi en Hollande, en 1938, seront raflés et envoyés à Auschwitz où ils mourront.
Après l’invasion des Pays-Bas par l’armée allemande en 1940, il passe dans la clandestinité et réside à Delft.
Hans Keilson s’engage dans la Résistance hollandaise et travaille après la guerre comme pédopsychiatre auprès d’enfants juifs cachés, traumatisés par la disparition de leurs parents. En 1979, il rédige sa thèse "Traumatisme séquentiel chez les enfants",  un travail sur les effets de la guerre sur les orphelins et les enfants déplacés juifs 

Curieux destin que celui d’une œuvre hachée dans le temps avec de longues interruptions.
Son premier livre, connu sous le titre "Das Leben geht weiter", est écrit en 1932 quand il a 23 ans, mais interdit et mis au pilon en1934 – c’est le tableau sombre de l’Allemagne entre les deux guerres, dont le personnage principal est Max, le pendant romanesque de son propre père, marchand de tissus.
C’est 77 ans plus tard qu’il revient sur l’avant-scène littéraire, grâce au New York Times, quand deux de ses livres, à nouveau publiés, lui apportent la plus grande renommée : "Der Tod des Widersachers" et "Komödie in Moll".

"La mort de l’adversaire" est commencé en 1942, l’écriture en est abandonnée pendant plusieurs années. Une première édition en est faite en 1959 en Allemagne, dont il dira   quà lépoque lAllemagne nest pas encore mûre pour lanalyse quil faisait :  "Je suis progressivement arrivé à la conclusion que jétais en fait en avance sur mon époque. Que je voyais un problème et que je le décrivais et analysais alors quil était encore trop tôt pour en discuter en Allemagne". Une traduction en anglais paraît en 1962.

En 2008, Die Welt lui décerne son Grand Prix de Littérature.
En réaction à l’article paru dans le New York Times en août 2010, où il est l’objet de critiques enthousiastes, qualifié de génie, quand ses livres sont considérés comme des chefs-d’œuvre, il reste à la fois surpris et modeste :
Keilson un génie ? "Ça ne fait pas mal", réagit-il avec laconisme. Il ne se reconnaît pas dans la description quon fait de lui. "Mais non. Cest le style quon utilise en Amérique pour les gens quon veut honorer. Ils font ce quils veulent, en ce qui me concerne."

Curieuse description de l’horreur avec des mots ou des situations aussi décalés !
Si
le concept d"ennemi" joue un rôle central, Hitler, la présence menaçante dans "La mort de l'adversaire", n'est jamais identifié par le jeune narrateur sous son nom, mais par "B". Dautres personnages ne sont désignés que par un qualificatif "le Jeune", "lAthlète", "lOrphelin" par exemple. Cest alors que lon comprend que cest lensemble qui est placé sous le sceau de la métaphore et du symbole.
Et
pourtant ce sont bien la psychologie de la peur, la haine et l'aveuglement, les relations complexes entre Juifs et non-Juifs qui sont analysées.

Mais ajoute Keilson : "Ça peut arriver partout. Je ne veux pas en faire un problème spécifiquement juif dans le livre. Ce n’est que plus tard que j’ai pris conscience que c’était le début de l’autodestruction.  Ces énormes sentiments de haine que l’on peut avoir envers son ennemi, envers d’autres gens – c’est que l’on ne veut pas savoir ce qui se passe en soi-même, à quel point on peut être soi-même un salaud".
T
out aussi subtilement, "Komödie in Moll" mélange l'humour et le pathos de la situation presque accidentelle de gens ordinaires qui ont répondu à des circonstances moralement horribles. Wim et Marie, un couple "normal" de Néerlandais, ont recueilli un vendeur de parfum de lancien quartier juif qu'ils ne connaissent que sous le nom de Nico et vit dans une chambre secrète dans leur grenier. Un jour, l'homme tombe malade d'une pneumonie et meurt : comment voulez-vous vous débarrasser du cadavre d'une personne qui n'est pas censée exister, sans envisager dentrer soi-même dans la clandestinité ?

A lobservation qui lui est faite, concernant la publication de ses livres dans sa langue maternelle, il dira : "Une belle langue. Mais tout dépend de qui la parle. Et de ce qui est dit."

Hans Keilson décède le 31 Mai 2011.

Je vous invite à le découvrir sans tarder.

Septembre 2012
Jp2L


"La mort de l’adversaire"
Traduction de Dominique Santoni
19 01 2012 au SEUIL

A paraître :

* "Comédie en mode mineur"
* "Là est ma maison"


Sources :


Retour au menu