Le Coup de cœur de jp2l : Arno Schmidt, un diable d'homme...

Arno Schmidt, un diable d'hommeBouillonnant, déstructuré, explosif, mystificateur, rationnel, assourdissant, diffracté, subversif, dévastateur, sacrificiel, l’ouvrage d’Arno Schmidt «  Scènes de la vie d’un faune » me laisse haletant, comme au sortir d’un très très long steeple-chase, où les obstacles à franchir seraient constitués par ces paragraphes de longueur (affaire de style) et de hauteur (affaire d’intellect) fort inégales, ainsi que par les indispensables (pour moi) allers–retours vers les 31 pages de notes en fin d’ouvrage. Du plus succinct au plus développé, j’ai compté 185 paragraphes pour les 53 premières pages et le reste est bien sûr à l’avenant.

L’ouvrage est divisé en 3 parties clairement identifiées dans le temps : Chapitre 1er : février 1939, Chapitre II : mai / août 1939 et Chapitre III : août / septembre 1944. Cependant, même devant l’ampleur de la tâche, il ne servirait à rien de sauter des pages, car on passerait à côté d’un formidable charme magique qui vous emporte. Heinrich Düring est un scribouillard non sans responsabilités – il est chef de bureau à la Sous-préfecture de Fallingsbostel - ; il s’ennuie considérablement, mais observant avec malignité les travers de ses subordonnés et de ses supérieurs, il relève en douce, dans la banalité du quotidien, les ravages de la propagande nazie, de l’avant-guerre à l’apocalypse finale qu’il va décrire comme l’éruption de dizaines de volcans, puisque usines chimiques et dépôts de munitions proches explosent en chaîne sous le tapis de bombes des Alliés.

Passionné de documents anciens relatifs à l’histoire locale, mais aussi gardien d’un Panthéon scientifique, littéraire et culturel considérable - tout comme son « géniteur » - , il se nourrit de longues considérations que personne, dans le milieu où il évolue, ne pourrait évidemment comprendre. Ses promenades dans la forêt, car nous sommes dans la lande de Lüneburg, lui permettent, tant que cela sera possible, d’atteindre alors la sérénité espérée. Il va profiter de sa position administrative, puisque le Sous-Préfet lui confie certaines missions à l’extérieur, pour se constituer peu à peu deux trésors personnels.

L’un, pour sa satisfaction personnelle, consiste à récupérer, dans les archives historiques, les documents remontant entre autres à l’époque de l’occupation napoléonienne et relatifs à la recherche de déserteurs français en 1813. Ses connaissances topographiques l’amèneront à retrouver la cachette de l’un d’eux, décrit par les gendarmes français de l’époque comme « petit et maigriot ». Il en fera, le moment venu, un refuge insoupçonné.

L’autre activité, même pas clandestine, sera beaucoup plus terre à terre : accumuler des réserves (nourriture, mercerie, tissu, savon – un jeu de mot macabre circulait sur le nom de ce produit « RIF » en le transformant en Resquiescat In Frieden, car fabriqué avec la graisse récupérée sur les corps des déportés - , etc.) pour subvenir aux besoins, voir venir, et surtout facilement négociables, dans l’économie de troc qui s’installe alors et à coup sûr durablement.

Mais là où, pour moi, Arno Schmidt atteint le sublime, c’est quand la férocité anti-nazie, constante, la situation familiale, tragique – même la mort du fils « à l’Est » lui paraît méprisable - , font place, le plus souvent par petites touches au milieu du reste, à sa liaison, cachée, avec la fille d’un collègue de bureau. C’est Käthe, sa « Louve blanche », d’abord voisine et lycéenne voyageuse dans le train quotidien, puis compagne de ses promenades dans la forêt, qui passe, par lui, de l’adolescence au statut charnel et assumé de femme. Elle est pourtant une sorte d’archétype germanique : nattes blondes, épaules solides et hanches larges, mais en elle, il va se fondre comme jamais, l’entourer, la câliner, la protéger et quand le service dû au Reich lui impose, à elle, des périodes, dites « paramilitaires » pour faire vite, il saura tranquillement la soutenir. Dans les dernières pages, au milieu de l’enfer, Heinrich et Käthe, fuiront, sans ralentir, tout près de là, et se réfugieront dans la cabane du déserteur soigneusement camouflée, témoins impuissants et victimes inoffensives d’une tragédie que plus personne ne contrôle.

Leur vie sera sauve et quand Käthe chante : « Ta main règne dans le cordage / De mes cheveux de chanvre ; dans / la blanche colonnade des jambes emmêlées, dans / mon angle sombre et crépu », Heinrich questionne : « Combien de temps tu restes exactement ici ? » « Dix jours ». « … nos visages s’épanouirent , rayonnants : Aujourd’hui, qui peut se vanter d’une prévision à dix jours ?  », c’est là que le récit s’arrête. Certes, vues comme cela, au travers du prisme de ma propre sensibilité, les « Scènes de la vie d’un faune » pourraient n’être qu’un récit romanesque, qui opérerait quand même un retour salutaire sur l’histoire. Ce serait alors faire une impasse de taille sur l’auteur Arno Schmidt, sur son art d’écrire, sur sa place dans la littérature allemande, sur l’impact de sa production intellectuelle. Mais pour cela, je laisserai, lâchement, à chacun le soin de se documenter à la bonne source ! L’œuvre, parue en 1953 chez Rowohlt, a déjà été traduite par Jean-Claude Hemery avec la collaboration de Maurice Vallette dans la Collection de Maurice Nadeau « Les Lettres nouvelles » chez Julliard en 1962, puis reprise en 10/18 en 1976 et enfin chez Christian Bourgeois en 1991

La nouvelle édition en français aux Editions Tristram en Août 2011 est le résultat du travail considérable effectué par Nicole Taubes, qu’accompagne une compilation fort importante de notes (31 pages, je l’ai déjà dit) qui sont – à mon avis – indispensables, pour un lecteur « de base » même germaniste de formation, car comme le souligne la traductrice, il s’agit d’un « minimum d’indications […] topographiques, historiques, autobiographiques et d’allusions et citations littéraires qui appartiennent à la substance même du « Faune » et témoignent de la place qu’occupent dans ce roman les souvenirs personnels, les lectures, bref, la vie et les opinions littéraires ou autres d’Arno Schmidt ».

Ceci dit, l’inventivité lexicale, l’audace burlesque, les « jeux de pensée incessants» ne doivent pas rebuter, a priori, le lecteur non spécialiste … mais la patience est requise pour qui veut en apprécier la succulence. Alors, pour la facilité et le plaisir, je conseille, d’abord, la lecture de la postface de Stéphane Zekian, intitulée « Un homme disparaît » et rédigée en mémoire de Claude Riehl, grand traducteur de Schmidt.

C’est absolument jubilatoire ! Commencez donc impérativement par là !

jp2L-décembre 2011


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