Le Coup de cœur de jp2l : Faut-il lire « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell ?

Voici un roman énorme et inattendu de 900 pages qui décrit avec minutie la période la plus insupportable et la plus condamnable de l’Histoire de l’Europe.

Autant le dire d’emblée ; victime moi-même de la volonté de domination hitlérienne, j’hésite, je tergiverse, je m’interroge : puis-je , en toute honnêteté, accorder le qualificatif de « Coup de cœur » à ce roman énorme et inattendu de 900 pages qui décrit avec minutie la période la plus insupportable et la plus condamnable de l’Histoire de l’Europe ?

Bien qu’il signe là son premier roman, vendu à plus de 200 000 exemplaires dès sa mise en vente en librairie en Septembre dernier et avant l’attribution des Prix littéraires (Académie Française et Goncourt) on ne peut pas considérer Jonathan Littell comme parfaitement neuf en Littérature. Il est le fils de Robert Littell, célèbre et prolifique auteur de « gros » romans d’espionnage dont l’intrigue est constituée de quelques faits d’histoire récente, notamment de la guerre froide, avérés et facilement vérifiables, transformés avec talent en fiction presque aussi vraie que nature.

L’essentiel des « Bienveillantes » est constitué par le récit, écrit à la première personne, de la vie d’un officier SS, juriste de formation et membre de la Sûreté, vite distingué de ses chefs pour ses qualités d’organisateur au service du IIIe Reich, lequel – on le sait - devait être « millénaire ».

L’Ukraine et le Caucase sont pour lui les premières étapes de la mise en place des plans massifs d’extermination, mais encore « artisanaux » et donc relativement inefficaces par rapport aux objectifs, dans des circonstances dont rien d’horrible ne nous est épargné.

L’horreur se poursuit avec la Bataille de Stalingrad, puis avec le lent et dramatique démantèlement de la puissance militaire allemande, l’exaspération des intérêts des cliques qui cherchent à se partager les faveurs de tel ou tel haut dignitaire, et surtout la recherche de solutions susceptibles d’apporter de nouvelles forces de travail à l’industrie de guerre . C’est alors la rencontre avec Eichmann qui supervise l’énorme complexe d’Auschwitz. Malgré les réticences de la hiérarchie et la persistance des habitudes ancrées dans les esprits, le projet est élaboré d’orienter les détenus « aptes » vers la capacité à produire en les affectant dans des usines, tout en continuant l’élimination des femmes, des enfants, des malades, des vieillards, qui continuent à arriver par trains entiers Mais c’est déjà trop tard, quand les choses pourraient enfin s’organiser, les détenus ne tiennent pas, faute de nourriture et de conditions de vie convenables, ils meurent en quelques jours.  Ensuite viennent l’effondrement de l’économie et des moyens de transport, les bombardements, la débâcle qui jette sur les routes de l’Est convergeant vers la capitale civils et militaires, l’évacuation des camps, la répression qui frappe aveuglément (défaitistes, déserteurs présumés etc.), la morgue ou les manœuvres des dernier compagnons d’Hitler, la folie de celui-ci à vouloir disparaître dans une sorte de « Crépuscule des Dieux »

Enfin c’est l’assaut final en avril 1945 dans un Berlin d’Apocalypse, dont le narrateur parvient cependant à s’échapper…

Sur un tel sujet, on aura forcément en mémoire Bruno APITZ, Anna SEGHERS, Primo LEVI, Imre KERTESZ, et dans un tout autre registre Sven HASSEL, mais surtout Robert MERLE et son livre paru en 1953 (déjà plus de 50 ans !) « La Mort est mon métier »

La trame romanesque quant à elle s’établit sur plusieurs registres qui s’intègrent et s’intercalent avec plus ou moins de bonheur dans le récit : l’enfance et l’adolescence difficiles, l’inceste, une homosexualité d’où est absente toute sentimentalité, une intrigue policière (mais en est-il réellement ainsi ?) sur un double meurtre quasi rituel, et enfin en heureux contrepoint dans ce monde fortement transgressif l’apparition d’un ange de tendresse en la personne d’une jeune femme – Hélène – ce qui adoucit le reste.

Quant au style, on relèvera l’écriture riche et précise malgré quelques approximations et/ou invraisemblances, et aussi le service qu’apportent au récit les nombreux rêves, parfois scabreux, qui le jalonnent. Le lecteur sera par ailleurs parfois décontenancé par la multitude d’abréviations et de grades qui obligent à recourir au glossaire, de termes et d’expressions non traduits en Français, mais finalement cela n’a guère d’importance, il s’agit de faire toucher du doigt l’extraordinaire complexité de la machine idéologique, économique et policière mise en place par Hitler.

Alors ? Où est donc le génie de Jonathan LITTELL, âgé de 38 ans vivant avec femme et enfants à Barcelone, qui fait de ce livre dérangeant et dont nous sortons « lèvres sèches et âmes rincées. Chancelants. Meurtris. Accablés » (J.-E. Ducoin dans L’Humanité du 18/11/2006) , quelque chose d’incontournable ?

Rédigé d’un trait et directement en Français, à partir d’une documentation considérable, ce roman fait s’animer en continu les milliers de documents photographiques et autres que l’on retrouve dans chaque musée consacré à la Seconde Guerre Mondiale, à l’attaque contre l’Union Soviétique, à l’occupation de la France ou des pays de l’Europe centrale, à la Résistance ici ou là, au STO, à la propagande raciste, aux camps de travail ou d’extermination, etc., etc.…

Littell, et c’est là son grand mérite, met un nom, des sentiments et un destin sur ces visages, sur papier jauni, bourreaux et victimes réunis ; soudain les silhouettes noires ou grises ; guenilles et uniformes chamarrés réunis, faméliques ou bien nourries se meuvent, parlent, pensent, vivent ou meurent, de façon irrémédiable. Impossible de leur échapper, elles ne nous épargneront rien, ni de leurs souffrances ni de leur folie . Les références, en lettres et en chiffres, des ordres et des rapports actés sur papier pelure, au carbone, à l’encre noire, rouge ou bleue, renvoient aux responsables qui les ont imaginés et signés, aux bureaucrates qui les ont dictés, aux dactylos qui les ont tapés à la machine, à ceux qui les ont exécutés.

Alors, devant cet immense et cruel tableau vivant, où l’on est obligé de tout voir et de tout entendre, confronté à un homme qui dit sans bredouiller de honte « J’ai fait mon travail, voilà tout » ou « Je suis un homme comme vous », il ne reste plus qu’à affronter cette monstruosité, à la regarder sans concession à l’aune de son propre engagement.

 

Nantes 21/11/06

Jean Pierre LANDAIS

jp2L-décembre 2011


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