Le Coup de cœur de jp2l : Julia FRANCK, « Feu de camp »
(Traduction : Elisabeth Landes)
Flammarion, 2011

Il faut le dire tout net, voici un livre qui ne ressemble à aucun autre, traitant d’un sujet semblable, non pas qu’il ne soit pas comme le dit d’ailleurs assez platement la notice de 4è de couverture – au demeurant fort attrayante - « un témoignage captivant de l Allemagne contemporaine », mais bien plus parce que s’y révèle encore davantage une auteure de premier ordre, déjà prisée en France avec la sortie en 2009 de « La femme de midi », qui a dû au moment en surprendre plus d’un.

Ici, c’est la mise en forme de l’intrigue qui attire, le ressenti des personnages qui importe, le style qui convainc, tout cela au service de la référence historique qui n’en devient que plus prégnante, au contraire d’une démonstration toujours sujette à caution.

Déjà, en couverture, la photo du côte gauche de la malle arrière d’une Trabant vénérable attire l’attention avec sa célèbre couleur bleu ciel, sa plaque de nationalité en grosses lettres noires, image peut-être illusoire de la notion de départ…


Fin des années soixante-dix, Nelly Senff, comme d’autres habitants de la RDA à cette même époque, reçoit l’autorisation de passer à l’Ouest. Elle quitte un Etat où les consciences sont anesthésiées et où elle ne trouve plus sa place. Dès lors, l’histoire pourrait sembler convenue à l’avance, parce qu’elle a déjà été écrite et souvent de façon tragique : le passeur ou le soit-disant ami plus ou moins fiable, les tracasseries et humiliations de la police frontalière et de la douane côté Est, et quand on croit avoir atteint la liberté et le monde d’abondance de l’Ouest, c’est la mise en cage pour une durée indéterminée au camp d’accueil et de transit de Marienfelde.

Construit en 1952, c’est un ensemble de bâtiments de deux étages, où le confort est plus que spartiate, sérieusement gardienné, dont on ne sort pas facilement puisqu’il faut avoir à l’extérieur soit un travail , soit des parents ou des amis qui veulent bien répondre de vous ou vous héberger. Recevoir des bons de nourriture ou de vêtements, avoir chaud dans la chambre parfois partagée avec des inconnus, cuisiner à son goût deviennent alors des objectifs désirables, quand se reposer, dormir ou prendre soin de soi restent bien difficiles dans une telle promiscuité.

Mais aussi, pour tout nouvel arrivant, c’est subir la paranoïa des Services Secrets américains, auditionnant chacun, malgré tout dans le respect des horaires de bureau…

Tirant les ficelles ou manipulé lui-même, un officier noir de la CIA, - sa femme, qui vit avec lui à Berlin, ne songe qu’à rentrer au pays - , va jusqu’à séduire Nelly, dont il mène l’interrogatoire, croyant la faire parler, alors qu’elle n’a sans doute rien à dire, tout cela sur fond de gospels diffusés en permanence par les haut-parleurs, un lessivage cérébral en quelque sorte. Ajoutons des bienfaiteurs troubles, l’espionnite rampante et pour faire bonne mesure un peu de racisme social.


Julia Franck va faire se croiser et réunir le destin de cette jolie femme désirable, sensuelle aussi, qui était chimiste à l’Académie des Sciences et que la mort inexpliquée de son compagnon Wassilij, père de ses deux enfants, a pour longtemps déstabilisée, avec celui d’une famille polonaise qui atteint ici le fond de l’existence et avec celui d’un acteur sans emploi qui, lui, va tout rater.


La romancière, pour notre bonheur, donne à tous ses personnages une épaisseur et une réalité indéniables, chacun y joue sa propre vie pour finalement la mêler à celle des autres et son talent s’exprime par autant de retours en arrière que de récits ou de dialogues en temps réel. En quelques séquences, nous voyons défiler le passé vécu ou supposé tel, le présent glauque et le peu d’avenir de ces réfugiés, dont a fait partie Julia Franck elle-même puisqu’elle a connu avec sa famille ce même camp de Marienfelde à l’âge de huit ans, c’était en 1978.

Géniale touche-à-tout intellectuelle, son « Feu de camp » relate, une fois l’âge adulte atteint – elle a 33 ans quand elle le publie en Allemagne en 2003  l’avant et l’après de sa propre expérience de l’approche déroutante du néant qui atteint chaque être humain, placé là où il n’aurait jamais imaginé pouvoir se trouver.


Un très beau, un très grand livre, qui mérite qu’on s’en empare sans discourir plus avant, qu’on s’y plonge avec confiance, qu’on se laisse emporter sans réticence.

Un bravo spécial à Elisabeth Landes pour sa traduction sans aucune fausse note et sa restitution d’une langue aussi tonique - et même drôle - que précise.

Nantes 21/01/12
Jean Pierre LANDAIS

jp2L
-janvier 2012

Liens :

Camp de Marienfelde :

Feu de camp :

Une vidéo avec Bernard Lortholary :

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