Berlin 1991

 

Mai

Dix huit mois s'étaient écoulés depuis l’assourdissant effondrement du mur de Berlin. Le monde avait peu à peu digéré l’événement que chacun, ou presque, avait vécu en direct par écran de télévision interposé. L'émotion des premiers instants, celle d’une chute attendue mais si longtemps improbable, semblait retombée, ceux qui n'avaient été que des spectateurs attentifs mais lointains étaient retournés à leur propre quotidien.

C'était néanmoins avec beaucoup de curiosité et un petit pincement au cœur que j'avais franchi en famille les installations frontalières déjà en total abandon qui, autrefois, séparaient l'ancienne R.D.A. de sa sœur de l'ouest. L'occasion était trop belle depuis notre séjour bavarois pour nous rendre sur des lieux si chargés d'une histoire récente.

L'autoroute, interminable au milieu d'un décor souvent gris et monotone dont le spectacle meublait mal une attente teintée d’une appréhension indéfinissable, c'est le souvenir qui m'est resté, nous laissait parfois découvrir d'énormes complexes industriels aux cheminées noires et aux fumées épaisses.

Une fois entrés dans Berlin, il nous fut facile de retrouver le centre historique de la vieille capitale. Découvrir la Colonne de la Victoire constitua un premier choc : nous étions bien à pied d'œuvre, au cœur du passé et à la rencontre de la tragédie, ou plutôt de ses souvenirs.

Après avoir garé notre véhicule à proximité du Reichstag, la porte de Brandebourg franchie, les flonflons de la fête, ceux de l'accordéon, les odeurs des saucisses grillées nous saisirent aussitôt. Une foule compacte, bigarrée, déambulait au milieu de stands disparates, d'étals à même le sol. On y vendait de tout : l'habituelle quincaillerie de bazar propre à la fête foraine ou à la kermesse, les friandises et bonbons de saison mais aussi tous les vestiges, parfois les plus inimaginables, d'un passé historique récent qui venait de disparaître avec le mur. Journaux, morceaux présumés authentiques du mur mythique, certains sous occlusion plastique dans la plus pure tradition des villes de pèlerinage, babioles et accessoire divers mais aussi uniformes, vareuses, casquettes, médailles de l'armée soviétique et même des armes, les fameuses Kalatchnikov dont je n'étais pas en mesure de vérifier si elles étaient bien en état de fonctionner.

A travers ce bric-à-brac, sur les larges trottoirs de l'avenue Unter den Linden, la foule bon enfant flânait sans excitation particulière, presque silencieuse, comme abasourdie et encore sous le coup d'une émotion qui l'aurait submergée. L'atmosphère était bizarre, celle d'un lendemain de fête où des gens mal réveillés de leur torpeur se retrouvaient, sans tout comprendre, dans le royaume marchand et bruyant des récupérateurs de tout poil.

Pour accentuer, si cela était encore possible, l'étrangeté du moment, parmi les promeneurs, déambulaient des soldats de l'armée rouge. Vraisemblablement des membres de la garde officielle qui protégeait quelques centaines de mètres plus loin le mémorial à la gloire des combattants soviétiques de la seconde guerre mondiale. Il s'agissait de soldats jeunes, des gamins, les mains dans les poches de leur houppelande trop grande et largement ouverte, la chemise débraillée, le mégot pendant à la lèvre. Image désabusée et pitoyable d'une armée déboulonnée d'un passé authentique et désormais privée d'avenir : à se demander, si ce n'était pas leurs armes que les camelots offraient dans l'instant à la clientèle des chalands. Spectacle dérisoire d’un présent où se mêlaient le goût de vieilles espérances trahies, les mensonges de ceux qui les avaient entretenues et qui battaient désormais en retraite, la conviction profonde que rien n’avait été résolu mais aussi le doute insidieux selon lequel la liesse des derniers mois pourrait n’être que feu de paille.

Ce n'est qu'un peu plus tard, au pied des dernières ruines du mur, sur le chantier et ses éboulements, en limite du sinistre no mans'land, que l'on put s’arracher dans le silence retrouvé au malaise et ressentir, enfin, une émotion vraie, celle que l'on éprouve sur un site dépouillé de tout artifice au contact des pierres et du béton de la douleur.

Paul Pelloquin


Sommaire témoignages